Dans le cadre du SILMIT – Salon International du Livre Islamique et des Manuscrits de Tivaouane
Dans son œuvre magistrale, et particulièrement dans Kifâya Ar-râghibîne, EL Hadji Malick SY dresse un diagnostic sévère de la société musulmane de son époque et propose la voie prophétique comme seule issue pour bâtir une communauté unie et digne.
1. Un constat : Le fossé entre la foi et la pratique
EL Hadji Malick SY constate « avec regret qu’il y avait un grand fossé entre lui et les musulmans contemporains ». Malgré leur profession de foi, ils gardaient « un attachement solide et foncier à des croyances sociales et culturelles incompatibles à la foi musulmane ».
Le constat est sans appel : « dans les milieux privés comme publics, nous constatons que rien du quotidien de ces musulmans ne se conforme aux exigences de la sharia, au contraire, tout obéit au charlatanisme, au fétichisme et au maraboutage. Presque une vie d’idolâtrie. »
Il dénonce aussi : « C’est à croire que les gens, aujourd’hui, n’interdisent que ce que les souverains interdisent et non ce que Dieu SWT, Lui-même et son messager PSL ont interdit ».
À cela s’ajoute « beaucoup de défiance dans le domaine des droits de l’homme, dans la compréhension mutuelle et dans les considérations sociales et confrériques. »
Face à cela, EL Hadji Malick SY fait « un véritable appel à l’islam original dépouillé de tout contenu au relent de mythification, de fanatisation et de légende. Un islam tel que conçu et vécu par le Prophète Mohamed PSL. »
En tant que « défenseur rigoureux des principes fondamentaux de l’Islam, et sans détour, EL Hadji Malick SY pointe le doigt là où le bât blesse sur les pratiques sataniques en violation flagrante du droit islamique et des droits de l’homme. »
« Par souci de préserver la dignité humaine, EL Hadji Malick SY met en garde les musulmans contre l’ignorant prétentieux et le savant pernicieux, tous les deux agents de Satan… »
2. Le combat contre les faux maîtres et l’orgueil
Le Diwane consacre une large place à la dénonciation des imposteurs spirituels.
EL Hadji Malick SY les décrit ainsi : « ces faux marabouts ne sont que des imposteurs qui passent tout leur temps à réciter des litanies sataniques et chèrement obtenues, confectionnées dans le dessein de corrompre les gens afin de les séparer de leurs parents et de leurs proches, pour les dépouiller ensuite perfidement de leurs biens, de leur dignité et de leur liberté. »
« (…) Certains de ceux qui prétendent accéder à ce stade, sous l’emprise de leurs passions et de leur condition humaine, se prévalent, à cause des caprices de leurs âmes du titre des maîtres sans pour autant le mériter. Ils abusent par des subterfuges de la naïveté des gens qui les suivent aveuglément, victimes qu’ils sont des propos lénifiants que ceux-là récitent du bout des lèvres. De la même manière, ils abusent certains disciples qu’ils empêchent de suivre la voie de la vérité et les maîtres fondateurs d’ordres. Ils les persuadent de se soumettre inconditionnellement à leur traitement sans chercher à connaître d’autres maîtres. Aussi deviennent-ils leurs obligés »
Son jugement est ferme : « Je dis : l’un des maux les plus graves à notre époque, c’est l’émergence de faux maîtres qui n’ont même pas atteint le degré du commun des fidèles… Je précise qu’il est alors une obligation à tout musulman de ne point accorder une considération aux propos d’un maître qui incite à la haine, la jalousie, la morgue et la division entre les musulmans. Il faut rester attaché à la vérité et à la charia… il incombe au maître d’attirer l’attention de l’adepte sur l’obligation de respecter tous les maîtres dignes de ce nom, ainsi que tous les autres musulmans. Et celui qui dénigre l’ordre de quelqu’un d’autre, dénigre forcément l’islam ; chose qui peut l’entraîner vers l’infidélité sans qu’il s’en rende compte ; ainsi qu’il trouve une excuse normale de médire, de haïr et de diviser les musulmans. Puisse Allah nous préserver de l’illusion trompeuse ! »
« Une telle condition ne doit en aucun cas être celle des héritiers de la révélation et de la sagesse prophétique. »
Il met en garde contre l’innovation de la « prosternation sur les mains des dignitaires et des marabouts » : « De ces mauvaises innovations qu’ils ont créées de nos jours dans notre contrée, celles que ni les prédécesseurs ni les successeurs n’ont jamais accomplies, figure la prosternation sur les mains des dignitaires et des marabouts. Pourtant, le verset 37 de la sourate Fussilat a clairement dit que la prosternation est une singularité exclusivement réservée à Allah. De ce verset, on peut dire qu’il n’y a pas d’argument fondamental pour celui qui se prosterne ainsi devant un autre que Dieu »
« L’imam a fait son devoir et a respecté ce qu’a ordonné le messager d’Allah qui dit que celui qui voit le blâmable, qu’il le corrige. Donc, l’imam a corrigé ce qu’il a vu. La correction est un dépôt pour lui et ses compagnons. Corrige ce qui est inventé et ne te soucie point du comportement hautain et prétentieux des orgueilleux qui font croire aux gens que leurs mains se substituent à la pierre noire qui se trouvait à la Mecque »
Il rappelle la parole du Prophète PSL : « N’entrera pas au paradis celui dont le cœur cache de l’orgueil, fût-il du poids d’un atome. »
« Seul l’orgueil tue l’homme. »
3. La défense de la femme, de la famille et de la justice sociale
EL Hadji Malick SY se voue de toute sa force à la cause des femmes, en les défendant contre « les religieux prédateurs ». Il dénonce les mariages interdits :
« Epouser plus de quatre femmes est chose prohibée… »
« l’unanimité des savants est d’accord qu’il n’est autorisé à personne de la communauté d’épouser plus de quatre femmes »
« Il vous est vraiment interdit d’épouser deux sœurs. »
« le mariage d’une répudiée avant le terme légal de trois mois ; la prohibition d’un tel acte est notoirement connue de tous ceux qui sont versés en droit islamique »
« Je veux dire que le fait d’épouser plus de quatre femmes, fait partie des six questions où se rencontrent l’établissement de la filiation et de la sanction. Le premier est la femme répudiée irrévocablement, la deuxième est la cinquième épouse, la troisième est la femme interdite, la quatrième est la femme de condition libre avec laquelle un homme a eu des rapports sexuels sous prétexte qu’elle est son esclave, la cinquième est la femme captive à affranchir par l’acquéreur et, enfin, la sixième est la femme enlevée »
Il va plus loin en conseillant la mesure. Dans Awdah Al-masalik, El Hadji Abdoul Aziz SY Dabbagh cite la parole de son père :
« Je ne vous encouragerai pas à avoir de nombreuses épouses, car je sais comment vous comportez avec celles que vous avez déjà. En effet, vous rencontrez beaucoup de difficultés pour les nourrir et les habiller… Cela n’est pas une pratique de la Sunna. Or, la loi vous oblige à leur donner des domestiques qui les dispensent des travaux. De grâce, si vous ne le faites pas, donnez-leur au moins satisfaction pour tout ce qu’elles endurent de travaux qui ne leur incombent pas. Certes, elles n’ont pas de juge en la vie présente, mais trouveront, dans la vie future, un juge qui tranchera par la vérité »
4. La condamnation de l’exploitation : « Vivre au nom de la religion »
Un autre fléau pointé du doigt est l’exploitation économique des disciples.
Sur la question des Adiyas, il écrit : « EL Hadji Malick SY ne dénonce cette vie parasitaire qui n’est, ni plus ni moins, qu’une exploitation de l’homme par l’homme. Ces marabouts utilisent des méthodes occultes pour asseoir solidement leur système machiavélique »
Il cite Cheikh Ahmed Tidiane Cherif : « Le cadeau au temps du prophète PSL était bien un don, mais aujourd’hui, c’est une corruption. Et une fois que les gens offrent un don, ou règlent un problème à quelqu’un, peu s’en faut qu’ils reviennent lui demander de satisfaire leurs besoins. Ils ne font de cadeaux qu’à ceux qui sont dans le pouvoir spirituel ou temporel. Ceux qui n’ont pas de prestige, n’auront rien du tout. C’est le constat actuel dans les relations humaines. Ils ne donnent rien pour l’amour, pour l’affection ou pour la fraternité dans la religion. Mais, ils donnent pour atteindre leurs objectifs vicieux »
Il pose le principe fondamental : « le chef religieux quel que soit son rapport ou sa relation avec son disciple… n’a aucun droit sur les biens matériels, physiques et moraux de ce dernier »
« selon le verset : les aumônes légales reviennent de droit aux pauvres. »
« mon frère, ne les sollicite pas, ni petite ni grande, sauf ce qu’ils offrent généreusement. »
« Cela est licitement précieux. Fructifie avec eux les liens par la fidélité et la bienfaisance. » Fakihe At’tullâb, 642 vers, mètre Rajaz.
Pour éradiquer ce mal, il applique « deux remèdes : l’instruction et le travail ». Il condamne ceux qui « VIVENT AU NOM DE LA RELIGION » :
« Que Dieu ne brise pas mon espérance et la vôtre. Qu’il anéantisse nos ennemis. Parmi ces maux contre lesquels on n’a pas encore trouvé de traitement : le fait de VIVRE AU NOM DE LA RELIGION qui continue de causer beaucoup de détresse. C’est celui qui cache son apparence rusée pour mettre en exergue son paraître pour tromper les gens et recevoir de leur part des cadeaux au nom de la religion. »
En citant Imam Al-Ghazali : « je préfère manger les revenus tirés de la flûte et des tam-tams que d’utiliser les moyens de l’au-delà, c’est-à-dire par le truchement de la religion »
Conclusion : De la déconstruction du faux à la reconstruction de l’humain
Le Diwane d’El Hadji Malick SY est exactement cela : une déconstruction radicale du faux pour reconstruire l’humain.
Il démantèle l’orgueil, l’exploitation, l’asservissement et les innovations pour restaurer une société fondée sur « la fraternité, la solidarité, la convivialité et la considération mutuelle, sans aucune distinction », où « nul ne doit être tenu en esclavage ni en servitude ».
Aujourd’hui encore au SILMIT, le Diwane d’El Hadji Malick SY demeure une boussole. Il nous rappelle que la grandeur d’une communauté se mesure à l’éthique qu’elle incarne et à la dignité qu’elle rend à chaque être humain.
Serigne Mbaye Ba, Siraj Al-hadra Al-malikiyya de Tivaouane.

