22 septembre 2017 — 22 septembre 2026
Il est difficile de raconter la vie de Serigne Abdoul Aziz Sy Al Amine sans revenir constamment à Maodo. Car son parcours s’est entièrement inscrit dans cette fidélité à l’œuvre de Seydi El Hadji Malick Sy, dans cette volonté de préserver son héritage, d’en assurer la transmission et de servir ceux à qui Maodo avait confié, après lui, la responsabilité de Tivaouane et de la communauté.
Né à Tivaouane en 1928, Al Amine était le fils de Serigne Babacar Sy, premier Khalife général des Tidianes après Maodo, et de Sokhna Astou Kane. Il naquit ainsi dans une famille où le souvenir de Maodo se vivait dans l’enseignement, dans la discipline, dans le service des disciples et dans la continuité d’une œuvre dont chaque génération devait devenir à son tour dépositaire.
Tivaouane fut son berceau, mais elle fut surtout l’école permanente de son engagement. Dans cette cité construite autour de l’enseignement et de la spiritualité, Al Amine grandit au milieu de ceux qui avaient connu le maître, reçu son enseignement ou consacré leur existence à poursuivre son œuvre.
Avec ses frères, notamment Serigne Mouhamadou Mansour Sy et Serigne Cheikh Ahmed Tidiane Sy Al Maktoum, il fréquenta l’enseignement de Serigne Alioune Guèye, érudit reconnu et compagnon de Seydi El Hadji Malick Sy. À travers cette formation, Il entrait plus profondément dans cette chaîne de transmission qui reliait les générations nouvelles à l’œuvre de Maodo.
Puis son père l’associa très tôt aux responsabilités. À seulement seize ans, il commença à assister Serigne Babacar Sy dans ses fonctions. Il devint progressivement son secrétaire et l’un de ses proches collaborateurs. À ses côtés, il découvrit de l’intérieur ce que signifiait servir l’héritage de Maodo, porter une parole avec mesure, accompagner les disciples, préserver l’unité de la communauté.
C’est ainsi que, bien avant de devenir Khalife, Serigne Abdoul Aziz Sy Al Amine commença à consacrer sa vie à ce qui allait demeurer le fil conducteur de son existence : servir Maodo à travers ceux qui avaient reçu la charge de poursuivre son œuvre.
Pendant des décennies, cette fidélité allait déterminer la place qu’il occupa auprès des Khalifes généraux qui se succédèrent à Tivaouane. De Serigne Abdoul Aziz Sy Dabakh à Serigne Cheikh Ahmed Tidiane Sy Al Maktoum, Al Amine fut l’un de ces hommes sur lesquels les Khalifes pouvaient compter pour porter leur parole, expliquer leurs orientations et accompagner la communauté dans les moments où la parole devait être pesée avec le plus grand soin.
Il ne s’agissait pas pour lui de parler à la place des Khalifes, mais de faire parvenir leur parole aux disciples dans sa justesse, avec le sens de la responsabilité qu’exigeait une mission héritée de Maodo. Cette longue proximité avec les Khalifes lui donna une connaissance remarquable de Tivaouane, de ses familles, de ses disciples et des réalités sociales du Sénégal. Il connaissait les hommes, leurs attentes, leurs sensibilités et parfois leurs inquiétudes, mais derrière cette connaissance des hommes demeurait toujours le même point de référence, préserver l’héritage de Maodo et contribuer à son rayonnement.
Al Amine était également un homme profondément attaché à l’ordre et à la discipline. Là encore, son approche était directement liée à sa conception du service. Pour lui, aimer une voie et respecter un héritage impliquait aussi de savoir s’organiser.
En 1968, il participa à la création du COSKAS, Comité d’organisation Khalifa Ababacar Sy. Cette structure allait contribuer à organiser l’engagement des disciples lors des Gamou, des Ziarra et des grands rassemblements religieux. À travers cette initiative, il cherchait à donner à la ferveur religieuse un cadre à la hauteur de ce qu’elle représentait. Les grands rassemblements devaient être des moments de dévotion, mais aussi des moments où le disciple apprenait à servir, à respecter l’autre et à préserver l’ordre collectif.
Cette discipline n’était donc pas extérieure à l’enseignement de Maodo. Elle en était, pour Al Amine, une conséquence naturelle. Il avait compris qu’un héritage aussi vaste que celui de Maodo ne pouvait être préservé par les seuls discours. Il fallait des hommes capables de l’incarner dans leur comportement, dans leur organisation et dans leur manière de servir.
C’est aussi dans cette perspective qu’il accorda une attention particulière à la jeunesse. Al Amine savait que la transmission ne pouvait s’arrêter à une génération. Les jeunes devaient connaître Maodo, comprendre son enseignement et surtout apprendre à porter cet héritage dans les réalités nouvelles de leur époque. Il encourageait ainsi leur formation et leur responsabilisation, convaincu que l’avenir de la communauté dépendait de la qualité de ceux qui seraient appelés à en assurer demain la continuité.
Son engagement envers Maodo ne se limitait d’ailleurs pas aux frontières de Tivaouane. Il s’intéressa à la diffusion de son enseignement au-delà du Sénégal et accompagna plusieurs initiatives destinées à renforcer la présence de la communauté tidiane dans la diaspora. La réalisation de la Zawiya El Hadji Malick Sy de New York s’inscrivait notamment dans cette volonté de permettre aux Sénégalais et aux disciples établis à l’étranger de disposer d’un lieu où puissent continuer à vivre la prière, l’enseignement et la vie communautaire.
Ainsi, partout où la communauté s’installait, Al Amine voyait la nécessité de maintenir vivant le lien avec Tivaouane et, à travers Tivaouane, avec l’héritage de Maodo. Durant les dernières années de sa vie, il accorda également une attention particulière au développement des Hadaratoul Jumma, qui connurent sous son impulsion une organisation et une visibilité nouvelles dans plusieurs localités.
À travers toutes ces initiatives, une même préoccupation demeurait, faire en sorte que l’héritage reçu ne reste pas enfermé dans la mémoire, mais qu’il continue à produire des hommes, des cadres, des pratiques et une vie communautaire fidèle à l’esprit de Maodo.
C’est également cette conception du service qui explique son attitude dans les périodes de tension que connut le Sénégal. En 2012, dans le contexte particulièrement difficile qui suivit les événements survenus à la Zawiya El Hadji Malick Sy de Dakar, la colère des disciples était vive. Al Amine privilégia alors l’apaisement et la retenue. Son attitude était cohérente avec ce qu’il avait toujours appris dans le service de la famille de Maodo. Lorsque les passions montent, celui qui porte une responsabilité doit d’abord mesurer les conséquences de ses paroles. La colère peut être légitime, mais elle ne doit jamais devenir un instrument de division.
Il chercha ainsi à préserver la paix et à empêcher qu’une situation déjà douloureuse ne provoque une fracture plus profonde. Cette capacité à comprendre les situations, à en mesurer rapidement les enjeux et à adapter sa réponse aux circonstances fut souvent décrite comme une forme d’intelligence situationnelle. Mais chez Al Amine, cette intelligence n’était jamais séparée d’une certaine idée du devoir. Il savait que la parole d’un homme investi d’une responsabilité religieuse pouvait apaiser comme elle pouvait enflammer. Il choisissait donc ses combats, ses moments et ses mots avec cette conscience permanente de ce qu’il représentait.
Car, derrière sa propre personne, il y avait une histoire plus grande que lui, celle de Maodo, celle de Tivaouane et celle d’une famille religieuse à laquelle il avait consacré son existence. Son devoir consistait précisément à faire en sorte que cette histoire ne soit pas déformée par les passions du moment et que l’héritage reçu puisse continuer à être transmis avec dignité.
Lorsque Serigne Cheikh Ahmed Tidiane Sy Al Makhtoum fut rappelé à Dieu le 15 mars 2017, Serigne Abdoul Aziz Sy Al Amine lui succéda comme sixième Khalife général des Tidianes. Après plusieurs décennies passées au service de ses prédécesseurs, il recevait enfin la charge suprême de la communauté tidiane du Sénégal.
Mais son khalifat allait être d’une brièveté saisissante. Le 22 septembre 2017, à Tivaouane, Serigne Abdoul Aziz Sy Al Amine fut rappelé à Dieu, à peine six mois après son accession au khalifat.
Cette brièveté ne doit pourtant pas conduire à mesurer son héritage à la seule durée de son khalifat. Lorsqu’Al Amine reçut cette charge, il ne commençait pas une nouvelle mission. Il poursuivait une œuvre à laquelle il avait consacré plusieurs décennies de son existence. Le khalifat venait couronner un parcours de service déjà long, profondément enraciné dans la fidélité à Maodo et dans l’accompagnement de ceux qui avaient reçu la responsabilité de poursuivre son œuvre.
Il avait été le fils de Serigne Babacar Sy, formé dans la tradition intellectuelle et spirituelle de Tivaouane, collaborateur de plusieurs Khalifes, leur porte-parole, organisateur du service des disciples, acteur de la formation de la jeunesse et défenseur de la paix dans les moments où la communauté avait besoin de mesure.
Le 22 septembre 2017, Tivaouane perdait Serigne Abdoul Aziz Sy Al Amine. Neuf années ont passé depuis ce jour, mais la mémoire de celui qui consacra son existence au service de Maodo demeure liée à cette conception exigeante de la responsabilité, servir sans se mettre au-dessus de la mission, parler sans trahir la parole reçue, organiser sans perdre l’esprit du service et transmettre sans rompre le lien avec ceux qui ont précédé.
Que Dieu accueille Serigne Abdoul Aziz Sy Al Amine dans Sa vaste miséricorde, élève son rang auprès des serviteurs vertueux et fasse fructifier l’héritage spirituel qu’il a consacré sa vie à préserver et à transmettre.
Seydi Diallo

