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EL HADJ MALICK SY ET LA TRADITION OMARIENNE

PAR SAMBA DIENG Professeur Titulaire des Universités Département de Lettres Modernes Faculté des Lettres UCAD Dakar

Symbole de l’érudition et du raffinement, de la rigueur intellectuelle et morale, en un mot de la sagesse, Cheikh Seydi El-Hadj Malick SY ou Maodo, incarne l’idéal de la Tidjaniyya : confrérie soufie sounite, à laquelle l’affilia son oncle maternel Alfa Mayoro Wélé de Gaya, disciple de Cheikh Al-Hajj Umar al-Fûti, le célèbre combattant sur le sentier d’Allah, al-Mujahid fi sabilil-lah. C’est dire donc qu’une solide tradition mystique, relayée par une tradition orale et scripturaire, rattache la Malikiyya à la Umariyya. Il est donc légitime d’apprécier l’impact de ses liens, pour mieux apprécier la place qu’occupe El-Hadj Malick SY dans la tradition omarienne. À ce propos, notre démarche s’articulera autour des trois axes de réflexion suivants : la tradition omarienne, la vision omarienne de la Malikiyya, enfin la contribution de El-Hadj Omar et de El-Hadj Malick SY à la défense et à l’illustration de l’Islam et de la Tidjaniyya, voie soufie sounite qui concilie la théologie et la mystique, la contemplation et l’action.

Examinons à présent de plus près les axes de notre réflexion.

I.             LA TRADITION OMARIENNE

Elle se fonde sur la vie de El-Hadj Omar et se réalise à travers son action. Le rappel de ces données relève alors d’une impérieuse nécessité pour saisir le sens et la portée de cette tradition. À ce propos, il convient de rappeler qu’El-Hadj Omar est une figure extraordinaire et qu’il domina le XIXᵉ siècle en Afrique, plus précisément le Soudan Occidental dont il modifia la configuration grâce à une triple action : religieuse, intellectuelle et militaire qui qualifie l’homme et son œuvre. Résumons l’essentiel.

1. L’homme¹

El-Hadj Omar naquit vers 1794, 1796, 1797 selon les auteurs à Halwar près de Podor. Son père, Thierno Saïdou Tall était un marabout instruit et fervent. C’est sous sa conduite du reste que le jeune Omar fait ses premières études. Quant à sa mère, Adama Aysé « la purifiée, celle qui ne sera pas souillée », elle donna à Saïdou dix enfants dont Omar était le dernier, et c’est pour cette raison, qu’il fut surnommé Kodda Adama Aysé, le dernier-né d’Adama Aysé.

Après ces études coraniques, le jeune Omar se rendit à Oualata pour continuer ses études théologiques, auprès des savants maures du Tagant, puis à Pire Sagnakhôr, où son père étudia aussi. Il rejoignit par la suite, le Cheikh Abdal Karim, au Fouta Djallon, et c’est là qu’il reçut son initiation à la voie tijâniyya.

Jules Salenc, dans sa vie de El-Omar, mentionne la filière de cette initiation d’après un manuscrit arabe, sans nom d’auteur, retrouvé à la Zawiya de Fèz. Abdal Karim fut initié par Maouloud FALL, lequel fut initié par Mohamed El-Hafiz, calife tijâni pour la Mauritanie et le Sénégal. Ce dernier fut initié par Cheikh Ahmad At-Tijâni, lui-même. Cette chaîne d’initiation est confirmée par El-Hadj Omar, dans Les Rîmâh, chapitre 28ème, page 180.

Par la suite, le jeune Omar et son Cheikh Abdal Karim décidèrent de faire le pèlerinage à la Mecque, ensemble. Abdal Karim prit les devants et se rendit au Macina. Là, il tomba malade et écrivit à Omar de faire le pèlerinage seul. Ce fait est confirmé par Les Rîmâh au chapitre 28ème page 181.

La date du pèlerinage de El-Hadj Omar est controversée, et il semble que lui-même n’en parle pas dans ses écrits. En tout cas, Les Rimâh ne mentionnent pas la date du départ. L’encyclopédie de l’Islam et Maurice DELAFOSSE avancent la date de 1820. Henri GADEN, dans ses annotations de la qasida de Mouhammadou Aliou TYAM et Vincent MONTEIL dans L’Islam Noir, situent ce départ à la Mecque en 1827.

Dans tous les cas, si l’on ignore la date exacte de ce départ on connaît, à une année près, la date du retour. En effet, El-Hadj Omar reproduit dans Les Rimâh au chapitre 28ème, page 183, le texte de l’autorisation spéciale que lui donna le Cheikh Muhammad al-Ghâlî, à la fin de son initiation, probablement donc quelque temps avant son retour. Cette autorisation est datée à la Mecque du 22 Dhû-l-Hijja de l’année Murshida. Une autre thèse soutient que, d’après le texte initial, le nom de l’année est Murshid et non murshida. L’alif final serait une erreur d’impression, car le chapitre se termine là, et El-Hadj Omar termine habituellement ses chapitres par H. et non Alif, et c’est Alif qui aurait été ajouté à Murshid.

En tout cas Murshid équivaut à l’année 1829, et Murshida à l’année 1830. Il est vraisemblable que le pèlerinage de El-Hadj Omar se soit terminé à cette époque. Mouhammadou Aliou TYAM mentionne son voyage en Syrie (Damas) et en Palestine (Jérusalem) et par la suite, son passage au Caire où des joutes oratoires l’opposèrent aux savants de l’Université d’Al-Azhar, et où il triompha brillamment.

Maurice DELAFOSSE soutient qu’El-Hadj Omar résida longtemps au Caire. Cela se comprend si l’on considère l’année 1820 comme la date à laquelle il aurait quitté son pays pour les Lieux Saints de l’Islam. Mais il ne semble pas que cette affirmation puisse être appuyée par des preuves absolument sûres.

La date de son retour peut donc se situer aux environs des années 1831-32, car c’est vers cette époque qu’il se trouve au Sokoto, où du reste son premier garçon, Ahmadou, voit le jour en 1833.

D’après Charles SMITH, El-Hadj Omar serait resté à Sokoto douze ans de 1826 à 1838. Cela est plausible, si l’on déduit le temps qu’El-Hadj Omar passa à la Mecque. Lui-même mentionne dans Les Rimâh au chapitre 28ème, page 181, qu’il s’était dirigé vers l’Ouest, en compagnie de son Cheikh Abdal Karim, à la recherche de provisions, avant d’entreprendre le pèlerinage. Il se serait, probablement, rendu au Sokoto, et de là, serait parti directement à la Mecque. Ayant trouvé un climat favorable à Sokoto, il est revenu s’y installer après son pèlerinage. Il ne quitte effectivement le Sokoto qu’en 1838 pour le retour vers son pays natal.

Le pèlerinage de El-Hadj Omar reste donc un événement capital dans sa vie, comme dans l’histoire de l’Afrique. En effet, c’est à la Mecque qu’il est désigné Calife Tidjâni par le Cheikh Muhammad Al-Ghâlî, lui-même Calife Tîdjânî pour les pays d’Orient, résidant aux Lieux Saints de l’Islam. C’est auprès de ce Cheikh qu’il parfait son initiation, après un passage par la voie khalwatiyya. Son séjour aux Lieux Saints de l’Islam a ravivé le zèle et la foi qui vont caractériser son œuvre. L’idée de sa mission comme Calife et propagateur de l’Islam sera comme le levier de sa vie et fera de lui le conquérant qui culbutera des empires pour la diffusion de l’Islam, et l’écrivain de génie qui a inspiré et influencé des générations d’écrivains.

En revenant de la Mecque, El-Hadj Omar passe par le Bornou où le sultan de ce pays essaye de le tuer, comme il le relate dans Les Rimah au chapitre 29ème, page 189 ; il ne doit son salut qu’à une intervention divine. Le Sultan, sous l’effet de sa puissance lui donne, en plus d’une bonne escorte d’esclaves, une épouse nommée Mariétou qui sera la mère de Makki, Saïdou, Aguibou et Korachi. El-Hadj Omar relate aussi que pour punir le Bornou de cette tentative d’assassinat Dieu fit abattre dans le pays une sécheresse qui dura quatre ans, brûla toute végétation, décima bêtes et gens. Le Bornou s’étant repenti, par la suite, la pluie revint.

Du Bornou, il passa au Sokoto où il fut très bien reçu par le sultan du pays, Muhammad Bello, fils du célèbre Ousmane Dan Fodio (1754-1817). El-Hadj Omar le cite souvent dans Les Rimâh.

Il s’établit au Sokoto pendant sept ans, y entama la propagation de la voie tijâniyya et y termina son livre Suyûf as-Sa’id et commença Les Rimâh. Il avait ramené de son pèlerinage deux autres écrits : Tadhkira-t-al-ghâfilîn² et Tadhkkira-t-al mustarshidîn.

C’est au Sokoto, également, que Muhammad Bello lui donna sa fille Maryam, la mère de Habibou et de Muhammad Nour. Habibou régna à Dinguiraye et Muhammad Nour est le père du Cheikh bien connu, El-Hadj Seydou Nourou TALL.

Sa troisième épouse Aycha, fille d’Alfa Mamadou Néma, fut la mère de son premier garçon Ahmadou, surnommé l’Arabe, qui régna à Nioro, Ségou et Bandiagara. La quatrième Batouli Haoussa, fut la mère de Hâdi, Mountaga et Hamidou.

A partir de ce moment, la vie de El-Hadj Omar se divisa en deux périodes. Une période de préparation ou phase théorique allant de 1835 à 1849. Et une autre ou phase pratique sera consacrée à la lutte directe, à la guerre sainte. Cette période va de 1849, date de son entrée en campagne, à 1864, date de sa disparition.

Quinze années de préparation et quinze années de guerres. Mort à l’âge de soixante dix ans, El-Hadj Omar a commencé son apostolat à l’âge de quarante ans, à l’instar du Prophète de l’Islam. Il a, d’ailleurs, toujours voulu comparer sa vie à celle du Prophète. Il ne s’est jamais pris pour un prophète³, mais pour le successeur du Prophète, pour un Saint (wali). Il le dit lui-même dans Les Rimâh le saint, dans sa communauté, est comparable au prophète dans la sienne. Le suivre, c’est suivre le Prophète.

En 1838, El-Hadj Omar songe à se rapprocher de son pays, et il entreprend un long voyage qui le mène au Fouta Djallon, sur le chemin du retour, il est bien reçu par Sekou Ahmadou (1775-1845) Emir du Macina. Il séjourne huit mois à Hamdallahi où naquit son fils Habibou.

Par contre, il rencontre des difficultés à Ségou où le roi Tyefolo, l’emprisonne et le met aux fers, avant de se repentir et de devenir son disciple⁴. Relâché, il passe au Fouta Djallon où il est accueilli par l’Amamy Omar. Ce dernier l’autorise à s’installer à Diégounko où il lui donne de vastes terres. El-Hadj Omar fonde là une Zawiya et se fait de nombreux adeptes. Il s’attire la sympathie des Dyallonké désireux de secouer le joug des Peuls et du parti Soriya.

À Diégounkou, la préparation à sa mission continue. Il termine Les Rimah et met en chantier un nouvel écrit important, Safina-t-as-Saada (La Barque du Bonheur). Par ailleurs, il ne cesse de prêcher. Il attire les foules et les galvanise. Muhammadou Aliou Tyam dit dans sa qasida : « il a prêché au point que les gens vivent de sa prédication et qu’il a ployé, pour eux, ce monde comme un rouleau, et que l’autre monde est devenu leur seul but ». Ses disciples travaillent à l’extraction de l’or du Bouré pour l’achat d’armes et de munitions.

En 1846, El-Hadj Omar se rend dans son pays natal. Il est bien reçu à Donnaye par le lieutenant-Colonel CAILLE, Directeur des Affaires Politiques sous le Gouverneur de GRAMONT. Le Cheikh fit bonne impression sur M. CAILLE et lui exposa ses vues : pacifier le Sénégal, rétablir la sécurité et le commerce.

Après CAILLE, c’est l’Almami Ahmadou, régnant sur le Fouta Tôro qui reçoit El-Hadj Omar à Mboumba. Puis ce fut la visite au village natal, Halwâr, et le retour à Diégounko. Ce voyage dura un an. Sur le chemin de retour, El-Hadj Omar fut, également, bien reçu à Matam par le chef de poste, Hecquart. Il revint au Fouta Djallon avec une renommée grandissante. Il est considéré comme le chef religieux du pays. Le nouvel Almamy du Fouta Djallon Alfaya, effrayé par le nombre impressionnant de guerriers qui l’accompagnent, lui refuse l’accès du pays. El-Hadj Omar passe outre, regagne Diégounko et y resta encore dix-huit mois. De plus en plus persécuté par l’Almamy, il émigra de Diégounko et s’installa à Dinguiraye. C’était en 1849. Son émigration sera comme le signal de sa lutte armée (Jihâd), et lui-même, la comparera à celle du Prophète : ceux qui le suivent sont appelés Muhaadjiriina (Muhajirûn-émigrés) et ceux qui le rallient à Dinguiraye, Lansaru (Ansâr-alliés).

À Dinguiraye, il construit une mosquée et une forteresse et se prépare à la guerre. Il ne disposait que d’une petite armée de sept cent fusils, constitués par ses talibés (disciples) et par les sofas, jeunes convertis à l’Islam qui commençaient l’apprentissage de la vie militaire, en soignant les chevaux des guerriers. Cette petite troupe ne tarde pas à être renforcée par les nouveaux convertis qu’attirait l’espoir du renouveau. El-Hadj Omar n’a pas cherché, initialement, à propager l’Islam par la guerre sainte, il vivait dans un pays hostile à l’Islam. Il n’a fait que riposter s’appuyant en cela sur la parole de Dieu selon laquelle « Autorisation est donnée à ceux qui sont attaqués parce que vraiment ils sont lésés ; et Allah est certes capable de les secourir » (Coran XXII, 39).

Les premières attaques qu’il subit, vinrent de Yimba, un chef mandingue cruel, résidant à Tamba, petit village proche de Dinguiraye. El-Hadj Omar confiant en sa mission et jouissant d’une confiance en Dieu, comparable à celle que possède le Prophète Muhammad, riposta à l’attaque et entra en campagne en 1849⁵.

Son premier acte de guerre, El-Hadj Omar le dirigea, comme on s’en doute, contre Yimba. Tamba est assiégée et prise après six mois. Bandiougou Keïta, chef du Ménien, descendant des empereurs du Mali, venu au secours de Tamba est défait à son tour. Yimba est décapité, les adultes et les femmes sont emmenés en captivité.

Quelques mois plus tard, El-Hadj Omar se tourne contre le Ménien, prend Goufoudé la capitale, Bandiougou est tué et le Cheikh devient maître du Bouré. Cette victoire renforce grandement sa renommée et augmente avantageusement le nombre de ses troupes. L’armée du jihâd envahit par la suite le Bambouck et le Bélédougou, puis s’attaque aux Massasi du Kaarta.

C’est au cours de cette campagne, dans la nuit du 5 septembre 1852, qu’il entend la voix divine lui dire par trois fois : tu es autorisé à faire la guerre sainte. Confirmant, le Cheikh Muhammad Al-Ghali qui avait donné le mot d’ordre suivant : « balaie le pays » (C’est-à-dire nettoie-le des ordures du paganisme).

L’empereur Kandia essaye de résister, mais se soumet et Nioro est prise en 1854. C’était une grande victoire pour El-Hadj Omar. Il oblige les habitants de la ville à se convertir et à ne prendre que quatre épouses. Les autres femmes sont distribuées aux soldats. Kandia a la vie sauve. Toutefois, le Kaarta ne sera complètement maîtrisé qu’après cinq années de lutte. C’est aussi au cours de cette période qu’il s’attaque au fort de Médine, défendu par Paul HOLLE, mulâtre de Saint-Louis. N’ayant pu enlever le fort, il l’assiège durant trois mois, d’avril à juillet 1857. La garnison n’avait plus ni poudre, ni vivres et Paul HOLLE songeait à la faire sauter, quand FAIDHERBE arriva et la dégagea, en infligeant une sévère défaite aux jihadistes, en juillet 1857.

Voyant son armée décimée et fatiguée, le Cheikh songe à chercher des renforts dans son pays natal. Il y revient en 1858, et pendant près d’un an il recrute le plus de soldats possible. Il oblige le terroir toucouleur à le suivre. En cours de route, il s’attaque au poste de Matam, défendu encore par Paul HOLLE. Il s’arrête à Guémou pour y construire une forteresse qui devait isoler Bakel dont elle n’était distante que de 14 km, et assurer les liaisons entre Nioro et le Fouta Tôro. Guémou sera prise par les troupes françaises en octobre 1859. C’est là que son neveu Siré Adama, trouva la mort.

Lors de son second voyage au Fouta Tôro, El-Hadj Omar oblige les familles toucouleur à le suivre, pour venir peupler le Kaarta.

De ce second voyage, il ramène également deux obusiers que CORNU, commandant de Bakel, avait abandonnés au village de Ndioum. Ces obusiers vont jouer un grand rôle dans les futures batailles que le Cheikh livrera contre ses ennemis. Un Soninké, Samba BATHILY, surnommé Samba Ndiaye, ancien otage à Saint-Louis, rentré au service du Cheikh, homme à tout faire, maçon, architecte, allait les faire fonctionner.

À partir de 1859, El-Hadj Omar se dirige vers les Bambaras qui ne cessent de le harceler. Il décide de prendre Ségou et, en chemin, prend villes et villages grâce à ses obusiers qui sèment la panique et l’effroi dans les rangs de ses adversaires.

L’armée banmana se rassemble, pour l’arrêter, à Oïtala sous le commandement de Tata, fils du roi Alî. Après cinq jours de combat, Oïtala est prise et Tata tué.

Pour autant, le Cheikh ne marche pas directement sur Ségou, mais vient occuper Sansanding que le chef Karoumana lui livre, pour se délivrer du joug peul et Bambara. Ahmadou roi du Mâsina signifie à El-Hadj Omar de quitter Sansanding, alléguant que ce territoire, islamisé par le Mâsina, dépendait de lui. En réponse, El-Hadj Omar lui propose une alliance contre les Bambara. Pour toute réponse, Ahmadou met sur pied, pour l’attaquer, une armée de huit mille cavaliers, cinq mille fantassins et mille fusilleurs. Cette armée rejoint celle de l’empereur Ali, et toutes les deux reviennent se poster à Thio, en face de Sansanding. Ba-Lobbo, oncle d’Ahmadou, commandait l’armée peule. Le Cheikh les surprend par l’une de ses tactiques militaires, les prend entre deux feux et leur inflige une sévère défaite en janvier 1861.

L’armée du Masina s’enfuit vers Hamdallahi et celle des Bambara vers Ségou que le Cheikh investit immédiatement et prit, sans coup férir, le 10 mars 1861. À l’arrivée du Cheikh, l’empereur Ali s’enfuit à cheval. El-Hadj Omar reçoit la soumission des chefs de canton et des chefs des armées de l’Empereur de Ségou. Il impose à tout le monde la loi musulmane et fait fortifier la ville par Samba Ndiaye. Cependant, Ahmadou Ahmadou met à nouveau sur pied une armée de trente mille hommes. Ayant dans ses rangs l’empereur Ali, cette armée va à la rencontre du Cheikh et se retranche à Kôgou. Elle est battue à son tour. L’empereur Ali s’enfuit encore une fois et revint se réfugier à Hamdallahi.

El-Hadj constitue une armée de trente mille hommes et marche sur Hamdallahi, après avoir confié le commandement de Ségou à son fils Ahmadou. Ba-Lobbo, à la tête de trente mille hommes l’attend à Konihou. Il est encore mis en déroute et le Cheikh poursuit sa marche inexorable vers la capitale du Macina. Ahmadou Ahmadou, retranché à Tyayawâl, résiste avec une armée de plus de cinquante mille hommes. La bataille s’engage et le prince peul a au départ l’avantage mais, ne sachant pas profiter de son succès, il laisse quelques jours de répit au Cheikh qui lui fut fatal, car il permit au Cheikh de se ressaisir et de fabriquer les balles qui commençaient à lui faire défaut. Grâce à sa stratégie et au courage de ses hommes, il remporte finalement la victoire⁶. Ahmadou Ahmadou, blessé, s’enfuit sur le Niger. Il fut rattrapé par Alfa Omar, général de l’armée du Cheikh et ramené à Mopti. Là, il fut décapité. Ali rattrapé, jugé publiquement est tué.

El-Hadj Omar s’empare de Hamdallahi le 16 Mai 1862.

Avec la prise de Hamdallahi, El-Hadj Omar atteint l’apogée de sa gloire. Il était le maître d’un vaste empire qui s’étendait de Tombouctou jusqu’au Fouta Tôro. Mouhammadou Aliou Tyam dit dans sa qasida : « même une femme mettait son pagne et partait, pas un ne lui faisait du tort ».

Mais cet apogée fut de courte durée. En 1863, les événements précipitent la fin de la vie terrestre du Cheikh. En février 1863, El-Hadj Omar se décide à revenir à Ségou et probablement, à reprendre sa mission en s’attaquant aux Mossis. Il fait venir son fils Ahmadou de Ségou pour lui confier Hamdallahi. Ba Lobbo et Abdassalam, les oncles d’Ahmadou Ahmadou avaient fait la paix avec le Cheikh, dans l’espoir qu’il leur laisserait le commandement du pays. La venue d’Ahmadou déçoit leurs espoirs et ils se mettent à fomenter la révolte.

Par ailleurs, Ahmad El-Bekkay, Cheikh Qadiri de Tombouctou avait demandé au Cheikh de remettre le commandement du Macina à Ba-Lobbo, représentant de la dynastie des Bari. Mais, voyant que le Cheikh négligeait ses conseils, il chercha de son côté à le combattre et entra en relations secrètes avec Ba-Lobbo. Le Cheikh découvrit le complot et fit arrêter Ba-Lobbo et Abdassalam avec leurs familles. Mais Ba-Lobbo et Abdassalam s’enfuirent de leur prison. Rendu furieux par la fuite de ses prisonniers, il fait massacrer leurs familles. Ce massacre donna le signal de la révolte générale au Macina. Les Peuls coupent la route entre Hamdallahi et Ségou. Un des lieutenants du Cheikh, Ardo Aliou, est attiré dans une embuscade et bloqué avec mille cinq cents hommes dans le village de Namandy. Alfa Omar Thierno Bayla, général de l’armée omarienne vole à son secours, le dégage et continue sur Tombouctou. Mais, sur le chemin du retour, il est poursuivi par Ba-Lobbo à la tête des Peuls, et par Sidia, fils d’Al Bakkay, à la tête d’un détachement de touaregs. Alfa Omar est rejoint dans la plaine de Mani-Mani, battu et tué.

Alfa Ousmane, un autre lieutenant du Cheikh, se porte à la rencontre des armées victorieuses et se fait battre à son tour à Ségué, Ba-Lobbo et Sidia viennent alors assiéger Hamdallahi. Le siège dure huit mois. Le Cheikh envoie son neveu Tidjani chercher des renforts. Mais celui-ci tarde, les renforts n’arrivent pas et le Cheikh ne peut plus tenir. Il se dirige vers le pays dogon. Fatigué, il cherche refuge dans la grotte de Déguembéré, sur la falaise de Bandiagara. Là il est bloqué par Sidia et Ba-Lobbo.

Pour hâter le dénouement, Sidia fait apporter du bois sec et des broussailles. Il enfume la grotte. Une grande explosion fait trembler la grotte. C’est ainsi que disparaît mystérieusement El-Hadj Omar, entraînant dans le même destin la poignée d’hommes attachés à sa personne. Ses fils Makki et Hâdi partagent son sort. Ceci se passait le 12 février 1864. El-Hadj Omar avait vraisemblablement soixante-dix ans.

Pendant ce temps, Tidjani, qui avait réuni une armée, arrive à Bandiagara quelques jours après la mort de son oncle. Il livre bataille à Sidia et le bat. Ba Lobbo, en désaccord avec Sidia, n’intervient pas. Il est mis en déroute à son tour. Il s’enfuit avec Sidia.

L’empire d’El-Hadj Omar se disloqua après sa disparition : Ségou, Kaarta et Macina formèrent des royaumes indépendants. Malgré de grands efforts, le fils aîné Ahmadou ne réussit pas à regrouper l’héritage laissé par son père. Des rivalités l’opposèrent à ses frères.

Les Français occupent le pays en 1890 et exercent l’administration directe. Ahmadou essaye en vain de s’y opposer. Il est contraint d’abandonner successivement Nioro et Ségou pour se retrancher à Bandiagara, malgré le soutien dynamique de Alboury Ndiaye, le Bourba du Djolof.

Voyons à présent les talents littéraires du Cheikh.

2. L’écrivain

Si l’on examine la période qui a permis à Cheikh Omar d’exercer ses talents d’écrivain, l’on est frappé par son extrême brièveté : 1828-1849, le reste de la vie du Cheikh (1849-1864) étant consacré au Jihad.

Le premier ouvrage écrit par le Cheikh fut : Le rappel des Bien-guidés et le bonheur des adeptes. Ce livre fut composé au Mausolée du Prophète à Médine en 1828.

Le deuxième livre est : Le rappel aux négligents sur le danger que constitue le conflit entre musulmans ; composé au Fezzan pour mettre fin aux conflits entre Haoussa et Toubou, au moment du retour du Cheikh. Cet ouvrage se présente comme un long poème – ode en acrostiche – composé à partir de deux versets du Coran.

Le troisième livre cité est : Le livre des épées, en abrégé. Il fut composé au Sokoto. Le chef-d’œuvre sera : Le livre des lances¹⁰ qui sera achevé à Djégunko. C’est une sorte de glose marginale de l’ouvrage où se trouve consigné l’essentiel de la doctrine Tidjaniyya par Sidi Cheikh Ahmad Al Tidjâni : La Perle des sens¹¹. Amar SAMB note¹² à propos de l’écrivain Cheikh Omar : « Il a écrit bien avant les conquêtes. L’homme était pourvu d’une grande culture et de vastes connaissances en matière religieuse ».

La profonde culture du Cheikh le pousse à écrire sur divers sujets, allant de la théologie au mysticisme, en passant par le droit et la harangue religieuse. Qu’il nous suffise d’en citer quelques-uns.

a) En théologie : de nombreuses professions de foi

  • les sabres du Bienheureux : Suyûf-es Sa’id
  • le navire du bonheur : Safinat-es Sa’ada
  • rappel des Bien-guidés : Tazkirat-el Mustarchidin
  • poème traitant du Credo sur le mètre rajaz¹³ : Urjuzat-fil a’ga’id
  • profession de foi : A’qîda¹⁴

Comme le montre le titre de ses livres, le Cheikh se préoccupe surtout de forger les âmes des fidèles afin de les bien guider. L’accent est surtout mis sur la récompense qui vient couronner une vie pieuse : Bienheureux – Navire – Bonheur – Bien-guidé ne sont-ils pas suffisamment révélateurs de ce projet ?

b) En droit

  • Réponses à des questions juridiques : Ajwiba-l masa’il
  • Décision sur les problèmes de droit : Fatâwâ mutawwi’a

c) En sermon

  • Montures des pécheurs : Hâdiyât el-Muznibîn¹⁵
  • Les fins de la foi de Mahomet : El Maqâsîd es-sunniyya¹⁶

d) En mysticisme

  • Les lances des gens (du parti) de la Miséricorde sur les gorges des gens du (parti de) Satan le Maudit : Rimâh hizbu Rahîm ala nuhur hizbi Rajîm
  • Réponse traitant de la Voie Tidjâniyya : Ajwiba fi el-Tariqa-el-Tidjaniyya
  • Livre de la félicité éclatante : Kitab el-falâh el-Mubin (Ce livre est aussi appelé à la suite de Mohamed BELLO, Livre des conseils éclatants : Kitâb en Nûch el-Mubin)

Tous ces ouvrages sont en prose sauf l’ode en acrostiche Rappel à ceux qui oublient la laideur qu’engendre le désaccord entre croyants.

La tradition orale attribue à Cheikh Omar plus de quarante ouvrages fondamentaux.

L’Anonyme de Fès¹⁷ cite dix ouvrages du Cheikh qui indiquent cependant que El-Hadj Omar « a composé de nombreux ouvrages ». Fernand Dumont¹⁸ cite les mêmes dix ouvrages.

Nous déplorions cependant l’absence de traduction de ces ouvrages. Dumont¹⁹ en donne les raisons : « on ne peut… retracer l’histoire du Jihad d’Al Hajj Omar, ni parler suffisamment de sa pensée religieuse, mal connue du grand public ; et même des historiens, puisqu’elle n’existe encore qu’en langue arabe et sous une forme difficile à pénétrer… »

Or cette difficulté à pénétrer les textes de El Hadj Omar est d’abord une première victoire sur leur rareté. Il est vrai que bon nombre de lettrés musulmans détiennent des ouvrages de Cheikh Omar, nous en avons repéré un bon nombre qui sont imprimés mais la plupart restent manuscrits. En outre, l’examen du manuscrit, la confrontation de deux manuscrits montre toujours que nous sommes loin de l’original du Cheikh.

À présent, envisageons trois ouvrages du Cheikh :

  1. Le Rappel des Biens-guidés et le salut des disciples
  2. Rappel à ceux qui oublient la laideur qu’engendre le désaccord entre croyants
  3. Les lances des gens (du parti) de la Miséricorde sur les gorges des gens (du parti) du Maudit.

Nous allons dégager les thèmes développés dans ces livres ainsi que le style qui les exprime, pour enfin formuler un jugement d’ensemble sur la carrière littéraire du Cheikh. Interrogeons les œuvres d’Omar le Foutanké.

Le premier ouvrage de Cheikh Omar est très intéressant parce que révélateur des premiers moments de la pensée religieuse de El Hadj Omar. L’auteur préfaçant son livre commence d’abord par fournir une foule de renseignements très précis au lecteur concernant la date et le lieu de composition de son ouvrage. La précision est telle qu’on croirait avoir affaire à un écrivain naturaliste. L’auteur note que son ouvrage « fut composé pendant le voyage vers La Mecque. Il fut terminé au milieu de la matinée, le quatrième jour du dixième mois lunaire en l’an 1244 de l’Hégire » ce qui correspond au jeudi 9 avril 1828.

Puis, l’auteur après avoir indiqué son inspiration ou sa source d’inspiration et les nombreuses retouches subies par son texte primitif : « changements considérables », interpelle son lecteur : « sache ensuite que je ne désirais pas dans ce poème, faire étalage de mes connaissances en prosodie, en conjugaison, en invention des idées, en art d’exposition, en rhétorique, syntaxe, et j’en passe. Mais j’avais plutôt pour unique but d’être utile aux croyants qui voudraient devenir meilleurs et pas autre chose. Malgré cette concession faite à la modestie, le poème sera, je l’espère profitable que j’y préconise²¹ ».

D’une pierre, le Cheikh fait deux coups : il confie ici le fond et la forme de son ouvrage. Il a composé un ouvrage de théologie en mobilisant les ressources qu’offre la langue arabe.

La préface poursuit : « Je l’ai intitulé : l’Avertissement des Bien-guidés et le salut des disciples. J’ai fini la composition après en avoir tracé le canevas à l’honorable mausolée, entre sa chaire et son tombeau, en me tournant vers la face de l’Apôtre, l’année hégirienne de 1244 ».

SAMB, le traducteur de ces lignes²², les commentant écrit : « Jamais préface n’a été aussi détaillée, circonstanciée. La fin en effet qu’il se propose, se manifeste clairement. Il s’agit d’une prêche, d’une édification ».

En fait, cette préface frappe par la précision dans l’évocation et la minutie dans la nomination, mais surtout par cette habileté qui consiste à installer confortablement le lecteur dans les arcanes de la création, lui révélant le sujet traité et les ressources utilisées à cette fin.

Le deuxième ouvrage qui attire notre attention est l’ode en acrostiche

Rappel à ceux qui oublient la laideur qu’engendre le désaccord entre croyants.

Ce long poème fut composé durant le voyage retour des lieux saints de l’Islam, au Fezzan. Cheikh Omar précise : « Sache que j’ai composé ce poème entre une ville du Fezzan appelée Tijirih²³ et le pays des Toubou ! »

C’est là que Cheikh Omar apprend que des conflits sanglants opposent les peuples Hawsa et du Bornou. Madame Claudine Gerresch²⁴ a tenté une étude de cet ouvrage qu’elle traduit par Mise en garde des insouciants contre l’horreur engendrée par la dissension entre croyants²⁵.

Quelles sont les structures et la composition de ce poème ? D’abord un préambule en prose traitant du thème : « Pratiquer le bien ; fuir le mal », thème développé à l’aide de maints versets du Coran et de hadiths. C’est après que suit un long poème de 197 vers, une ode en acrostiche plus précisément à partir de deux versets du Coran, de la sourate XLIX : ce sont les versets 9 et 10.

Fidèle à la méthode, Cheikh Omar va exposer au lecteur les problèmes posés par la composition de son poème : « J’ai toutes les peines du monde à mettre ce verset en acrostiche : chaque lettre, même celle dont la graphie pose des questions tel l’alif²⁶ supprimé (à l’ordinaire), commençant un vers complet. J’ai indiqué mon procédé en écrivant la lettre du début de chaque vers à l’encre rouge jusqu’à la fin²⁷ ».

Puis l’auteur va traiter de son sujet : prohibition de toute guerre ou idée de violence, surtout entre croyants. Amar SAMB note que « dans cette préface on croirait avoir affaire à un autre que le conquérant toucouleur qui prêchait naguère la guerre sainte, qui renversait les rois en occupant leur trône. C’est un autre Cheikh Omar que l’on découvre : un homme au cœur sensible, pacifique, écœuré des querelles entre croyants, une âme tranquille qui ne ferait pas de mal à une mouche, un médiateur tout préoccupé d’accomplir son devoir de bon conseil, tout opposé à toute atteinte à la vie, à la personne et à l’honneur du croyant. Ici, il s’est donné pour but une mission non pas d’action politique mais d’action sociale, morale, humanitaire pour ne pas dire humaniste. Une belle leçon d’humanité ».

Tel nous apparaît cet ouvrage fondamental dans la formation de la pensée d’Omar. Il nous reste à voir le chef-d’œuvre de El Hadj Omar, Le livre des lances traduit aussi par Les javelots et dont le titre complet du livre étant : Les lances des gens (du parti) de la Miséricorde sur les gorges des (gens) du parti du Maudit (Satan).

Composé au Sokoto vers 1833, il sera achevé à Djégunko en 1854. Coïncidence ou prénomination ? En 1854, FAIDHERBE fut nommé gouverneur du Sénégal. Désormais les lances ou les Javelots s’opposeront aux balles du général lillois. Comment se présente l’œuvre maîtresse du Cheikh ? Le livre des lances, en abrégé Kitâb-al-Rimâh est une glose marginale de l’ouvrage de Cheikh Ahmad al-Tidjânî, fondateur de la Tidjaniyya : La perle des sens, en arabe Jawâhir al-ma’ani. C’est dans cet ouvrage que se trouve condensé l’essentiel de la doctrine Tidjânite.

Dans les Lances, Cheikh Omar reprendra les points essentiels de la doctrine d’Al-Tidjani, il va alors par ses commentaires personnels essayer de les rendre plus accessibles à ses coreligionnaires. Son commentaire fait appel aux auteurs orthodoxes, au Coran et à la tradition du Prophète (PSL).

Cheikh Omar va, et c’est là un de ses mérites, apporter au texte de Cheikh Ahmad-Al-Tidjâni, la reconnaissance du disciple. À cet effet, il se sert de son expérience accumulée au cours de ses études et de ses nombreux voyages. Cet ouvrage a suscité le point de vue que voici chez Fernand Dumont : « Ainsi le livre des Lances contient l’essentiel de la pensée religieuse d’Al-Hadj Omar. Il a écrit cet ouvrage pour clarifier les règles de la Voie Tidjaniyya, c’est-à-dire pour les mettre à la portée de ses compatriotes²⁸ ».

Ces ouvrages furent composés par un fin connaisseur de la langue arabe, ce qui leur confère une grande originalité, car les thèmes sont des plus orthodoxes. On les rencontre chez tous les écrivains de l’islam avant Omar. Son originalité la classe aux sommets les plus élevés.

« Voici ce qui caractérise vraiment son style : c’est d’abord le choix du sujet qui est souvent didactique, moral, l’enchaînement suivi et rigoureux des idées développées, les citations répétées des versets coraniques et des propos du Prophète, un langage juridique, dépouillé, plus intellectuel, clair, précis, une recherche du naturel dans le vocabulaire, la syntaxe, le rythme, une expression parfaite conforme à l’usage, à la grammaire, à la logique, à une simplicité dans la forme comme dans le fond. À partir de là on peut parler de l’originalité de l’écrivain, car de tels éléments, s’imbriquant si étroitement, révèlent une personnalité à part ; une personnalité qui, avec un esprit de finesse, un judicieux emploi de la citation, un développement d’idées intelligemment conduit, un sens esthétique, fait de facilité, de cadence et de mesure, respire, avec l’éclat d’une vaste intelligence, la générosité d’une âme sublime ».

Ces mérites lui vaudront d’influencer directement ou indirectement, consciemment ou inconsciemment tous les Cheikhs et lettrés soudanais qui viendront après lui. À ce propos, il est temps d’envisager El Hadj Malick SY, un éminent Cheikh de la Tidjaniyya, un écrivain de génie, au style fécond et raffiné.

II – LA VISION OMARIENNE DE LA MALIKIYYA

La tradition omarienne, ayant croisé positivement à plusieurs reprises El Hadj Malick SY, réserve à ce Cheikh de la droiture une place primordiale, d’autant plus qu’El Hadj Omar et El Hadj Malick SY ont un triple héritage en partage : ethnique, islamique et confrérique. Une autre trilogie les unit : l’érudition, le pèlerinage aux Lieux Saints de l’Islam, enfin la diffusion de l’Islam et de son corollaire, la culture arabo-islamique. Rappelons brièvement ces liens.

1. La rencontre

La tradition omarienne rattache El Hadj Malick SY à El Hadj Omar par son oncle Alpha Mayoro Wélé. La Revue du Monde Musulman de 1915-1916²⁹ rapporte fidèlement les faits admis : « Al-Hadj Malick avait reçu l’ouerd tidiani de son oncle maternel Mâ Youra Oualé, dès l’âge de 18 ans, à l’heure où, le Coran achevé, il ouvrait le premier livre de théologie. Cette affiliation le rattachant au double courant du Tidianisme de l’Afrique occidentale : d’abord celui des Chorfa maures Ida ou Ali, les maîtres et les introducteurs de cette voie en Mauritanie ; Mâ Youra avait en effet reçu sa première initiation de Cheikh Mouloud Fal, l’Ida ou Alawi ; ensuite celui d’Al-Hadj Omar, le propagateur du tidjanisme toucouleur en pays noir : Mâ Youra s’était fait confirmer une deuxième fois l’ouerd par Al-Hadj Omar, lors d’un de ces voyages au Fouta ». Ce récit est repris par Amar Samb dans sa célèbre thèse³⁰ : « on sait qu’El Hadj Omar, le propagateur du Tidjanisme Toucouleur en pays noir avait confirmé le Wird tijani à Alpha Mayoro, et que ce dernier l’a transmis à son neveu El Hadj Malick SY qui avait reçu la lourde charge non seulement de répandre l’Islam en pays wolofs mais aussi d’implanter l’ordre tijâni au Sénégal ».

Mieux, selon la même thèse, dans la préface à son ouvrage Ifham al-Munkir (Réduction du négateur du silence) El Hadj Malick SY donne la liste de tous ses maîtres en mystique et ses chaînes initiatiques jusqu’au Cheikh Ahmed Al-Tidjani. Or, c’est Alpha Mayoro qui est toujours cité en premier lieu, initié par Cheikh Oumar lors de leur rencontre.

Mais à quelle date remonte cette rencontre ? David Robinson estime que la rencontre aurait eu lieu à Horé-Fondé en 1858-59, sur la base de la suite des classiques de El Hadj Omar. Or, il est admis de nos jours, et à la suite des classiques de la colonisation qu’El Hadj Malick SY naquit vers 1855 à Gaya, d’Ousmane SY et de Fawade Wélé. Il me semble que la rencontre se situe en 1846 lors de l’appel de El Hadj consécutive à son retour de pèlerinage après une absence du Fouta Toro de vingt ans (1826-1846).

La Umarriyya voit aussi en El-Hadj Malick le disciple qui prolonge l’action de son Cheikh, la raffine et suscite sa fierté. Les faits se passent de commentaires : « Lettré fort remarquable, particulièrement versé dans les sciences juridiques et littéraires, Al-Hadj Malick paraît être le marabout le plus instruit du Sénégal. Le fait avait déjà été constaté en 1908 par M. Destaing lors d’une visite que l’éminent directeur de la Médersa de Saint-Louis fit dans les principales écoles coraniques du Sénégal. Depuis cette époque le Cheikh, qui professe et travaille toujours a continué de justifier sa haute réputation »³¹.

Enfin le capitaine Paul Marty, alors Attaché aux Affaires musulmanes se proposa en 1917 de rédiger un ouvrage en deux volumes sur le sujet suivant : Études sur l’Islam au Sénégal³². Il consacra trois chapitres totalisant quarante pages à El-Hadj Malick SY, qu’il rencontra du reste à plusieurs reprises. Il donne des indications autorisées sur l’affiliation de Seydi El-Hadj Malick SY : « La chaîne spirituelle de El-Hadj Malick est double : maure et noire. Par son oncle Mâ yoro Oualé, qui lui donna l’initiation première, elle se rattache soit au grand conquérant toucouleur El-Hadj Omar et par lui à Mohammed al-Hâfiz, l’introducteur du Tidjanisme en Mauritanie et à Ahmed Tijani »³³.

Quant à la tradition omarienne, elle regorge de manuscrits fixant une tradition orale luxuriante sur cette affiliation, tradition recueillie de la bouche même du cheikh Omar, selon laquelle El-Hadj Malick SY est son disciple, son héritier spirituel, celui qui sera chargé de parachever son action.

2. L’œuvre

À ce titre, il a composé de nombreux ouvrages qui témoignent de qualités remarquables : pureté de la langue, élégance du style, élévation de la pensée. Son œuvre la plus populaire « L’Or pur » (Kholaç adh-Dhahab) imprimé à Tunis en 1914-1915 chez les Éditeurs Belhassen est un long poème tantôt rimé, tantôt rythmé, relatif à la biographie du Prophète Mohammed (Sîra), en donne une idée. L’IFAN dispose aussi de deux gros ouvrages en prose du Cheikh : le Kifaya er-Râgibîn et Ifhâm el-Munkir, un dîwân et des poèmes inédits³⁴. Sur ce plan, la vision omarienne perçoit en El-Hadj Malick SY un savant et un polygraphe aux talents affirmés, mais aussi un cheikh accompli. Il serait éclairant d’analyser les traductions de ces poèmes et d’en montrer toute la portée islamique, mais surtout stylistique.

Citons par exemple le vers 120 de son ode de L’Or pur : « Le nombre de vers (de cette ode) est Yakfi³⁵. conserves en ta mémoire ce poème. Puissent tes souhaits se réaliser ! » Il s’agit là, à n’en point douter d’une poésie intellectuelle, pleine d’allusions savantes. Le vers est travaillé, la métrique soigneusement élaborée, et le sens n’est pas donné. Il réclame un certain niveau de réflexion en plus des connaissances. Yakfi est à l’inaccompli. Il signifie « est suffisant ». Mais, Maodo vise la signification arithmosophique, c’est-à-dire la somme du nombre obtenu par l’addition de la valeur numérique des lettres qui forment le mot, ici 120, donc 120 vers. Admettons que Yakfî, par-delà le symbolisme est plus poétique que 120 !

El-Hadj Malick, au vu de son œuvre, est un érudit. Il avait beaucoup appris, énormément lu et bien assimilé. Et comme la culture se prouve surtout par l’écriture, son œuvre le classe au rang des hommes les plus cultivés de son temps et de toujours. Il urge que cette œuvre soit mieux connue et enseignée partout dans le monde, à commencer par sa patrie le Sénégal à tous les niveaux de la maternelle à l’université, en passant par le primaire, les lycées et collèges, publics et privés, en français, en anglais et en arabe.

La colonisation n’a jamais perdu aussi de vue les relations existant entre la Umarriyya et la Malikiyya, et El-Hadj Malick SY fut soupçonné d’appartenir à la Ligue Tidjâne, partisan de El-Hadj Omar, décidé à initier un jihâd et à résister à la colonisation.

Mieux, la Umariyya réaffirma, à travers la personne de El-Hadj Seydou Tall, qu’El-Hadj Malick SY prolongeait l’action de l’auteur du Kitâbu Rimâh. Les liens matrimoniaux achevèrent de resserrer les liens ethniques et confrériques déjà solides. À son tour, El-Hadj Malick SY ne cesse de magnifier son admiration à El-Hadj Omar, malgré la volonté des autorités coloniales de le détacher de la Umariyya. Il affirma aussi à plusieurs reprises que Cheikh Oumar reste son unique référence en cas d’arguties juridiques.

En gros, de la Umariyya se dégage une vision positive de la Malikiyya, selon laquelle El-Hadj Malick est mis en gros plan sous les traits du disciple, du savant, du propagateur de l’Islam et de la Tidjaniyya : celui qui réussit à incarner l’idéal de l’Islam, celui de la loi et de la voie. C’est pourquoi cheikh Oumar renouvela les termes de son affiliation à Alpha Mayoro. En effet, Oumar reçut le khalifa de Mohammed El-Ghâli sur injonction du Prophète. De même, il dit à Alpha Mayoro de transmettre le Wird à son neveu de la part de Cheikh Oumar, qui écarte ainsi toute intermédiation entre eux. C’est dire donc que El-Hadj Omar et El-Hadj Malick SY poursuivaient un même combat dans des contextes cependant différents, d’où parfois les différences d’approche. Interrogeons les faits pour nous en convaincre.

III – UMARIYYA ET MALIKIYYA OU LE MODELE DU PROPHETE

La première caractéristique qui unit El-Hadj Omar et El-Hadj Malick SY est leur volonté totale de reproduire le modèle du Prophète, en appliquant rigoureusement sa Sounna. Il s’agit avant tout de respecter scrupuleusement les cinq piliers de l’Islam. Ce n’est donc nullement un hasard si les Cheikhs Oumar et Malick SY portent, et à leur tour les principaux dignitaires de la Tidjaniyya, le titre fort envié à l’époque de El-Hadj : titre prestigieux, mais surtout volonté d’imiter totalement le Prophète, au moment où le pèlerinage était difficile. Le modèle fascina les esprits et sollicita les corps.

À cet égard, Cheikh Oumar effectua le jihad. Il combattit la colonisation pour la gloire de l’Islam, convertit des païens, brisa des idoles, construisit des Mosquées et des grandes Mosquées, diffusa le savoir en formant des talibés et en composant des ouvrages à l’orée de la colonisation.

El-Hadj Malick SY lutta dans un contexte différent, celui de l’installation de la colonisation. Il résista au projet plus pernicieux de colonisation des esprits, c’est-à-dire d’aliénation. Il opposa au colonisateur l’Islam dans sa pureté originelle. À ce titre, il construisit trois maisons de Dieu, le long du symbole le plus visible de la colonisation au Sénégal : la voie ferrée Dakar-Saint-Louis. La position et le rôle de ces trois Zaouïas méritent une grande étude : la Zaouïa de Saint-Louis et celle de Dakar, avec la Zaouïa-mère de Tivaouane comme pivot central. Les prières canoniques et les oraisons de la Tidjaniyya rythmées dans ces Zaouïas ont sauvé les populations sous domination coloniale d’une aliénation totale. Ces prières constituent la résistance mystique, reprises au niveau physique par l’enseignement de El-Hadj Malick SY. Il est temps de cesser de répéter sans discernement les écrits des coloniaux. Ils avaient avant tout une mission civilisatrice et devaient tout dévaloriser en pays conquis. Or, Cheikh Oumar et Seydi El-Hadj Malick restent des valeurs sûres. Il urge aussi dans nos analyses de prendre en considération toutes les sources dignes de foi, et tous les niveaux d’analyse. Il me semble en tout cas partiel et partial de privilégier une seule thèse, une seule vision.

Il est temps de conclure.

La vision omarienne de la Malikiyya est un sujet riche d’enseignement. La recherche doit être poursuivie et approfondie, car les sources orales et manuscrites n’ont pas encore livré toutes leurs richesses. Loin s’en faut !

Dans tous les cas, la Umariyya a une vision positive de la Malikiyya. Elle fait de El-Hadj Malick le disciple qui réalise l’idéal et qui partant force le respect et l’admiration de son Cheikh. Selon la Umariyya, El-Hadj Malick SY et El-Hadj Omar prolongeaient à leur manière, dans des contextes différents, la mission de leur Cheikh, le Pôle Cheikh Ahmed At-Tidjani, et celle de son aïeul le Prophète de l’Islam, Seydina Mohammed.

La leçon qui se dégage cependant de notre réflexion est celle du message de la Tidjaniyya. Il s’agit d’une exhortation à la maîtrise de la science, à sa mise en pratique et à l’action au service de la Communauté. Leur vie durant, Cheikh Oumar et Seydi El-Hadj Malick SY n’ont connu les délices de l’oisiveté ou des loisirs. En ce Centenaire du Gamou de Tivaouane, nous devons aussi réfléchir sur la méthode pédagogique de la Malikiyya, qui préférant Gamou à Maouloud, a choisi cette Nuit bénie pour armer mystiquement, intellectuellement et moralement les musulmans en pleine période coloniale.

En définitive, je note que la vie et l’œuvre de El-Hadj Omar et Malick s’inscrivent dans ce que mon vieil ami, le Professeur Jacques Berque appelle « le Kérygme coranique », c’est-à-dire l’interdépendance des versets et Sourates, des significations et des symboles coraniques. C’est pourquoi le Jihâd et le Gamou, en participant activement à la lettre et à l’esprit du Coran, suivent pas à pas les traces du Prophète de l’Islam, et désignent El-Hadj Omar et Seydi El-Hadj Malick comme des maîtres, des modèles authentiques.

Le Gamou reste alors l’occasion de magnifier l’Islam dans tous ses sens, dans sa lettre et dans son esprit. Le Gamou de cette année remet ainsi en gros plan la vie et l’œuvre de Seydi El-Hadj Malick SY, en une durée centenaire. Le Gamou, en le soumettant annuellement et à tout instant, sous l’empire de la répétition et de la saine émulation, montre que la Tidjaniyya reste le rempart le plus sûr pour connaître, pratiquer et méditer l’Islam, véritablement.

Dakar, le 14 Mai 2002

Notes de bas de page du document

  1. Voir notre biographie du Cheikh Samba DIENG. El-Hadj Omar La perle de l’Islam. Dakar : N.E.A.S, 1998.
  2. Claudine Gerresch. Tadhkira al-Gâfilin ou un aspect peu connu de la vie d’Al-Hajj «Omar» in Bulletin de l’IFAN, Tome XXXIX, sér. B, n° 4 octobre 1973, pp 890-930.
  3. Manuscrits orientaux n° 5722, BNP, Fonds Archinard.
  4. Manuscrits orientaux n° 5716, BNP, Fonds Archinard.
  5. Cf. Samba Dieng, op. cit., p. 38-39.
  6. Cf. Samba Dieng, op. cit., p. 31.
  7. Texte arabe : Tazikirat-al Mustarchidin wa falahu tālibin
  8. Texte arabe : Tazikirat-al Ghafilin à la ghubhu ikhtilail Muminin
  9. Texte arabe : Suyufu Saidul Murtaghid fi ah lil lāhi tāla. Ka Tidjani ala Raghbati dharidli muntaghidil djâni.
  10. Texte arabe : Rimahu Hizbi Rahim ala nuhur Hizbi Radjim
  11. Cf. Samba Dieng, op. cit.
  12. SAMB (Amar), Essai sur la contribution du Sénégal à la littérature d’expression arabe. Tome 1. Thèse de Doctorat d’État.
  13. Manuscrits orientaux n° 5722, BNP, Fonds Archinard.
  14. Manuscrits orientaux n° 5716, BNP, Fonds Archinard.
  15. Manuscrits orientaux n° 5573 à la BNP, Fonds Archinard.
  16. Ibid.
  17. L’Anonyme de Fèz : op. cit.
  18. Dumont (F), L’anti-sultan, op. cit.
  19. Dumont (F), Document ronéotypé : « La Tidjaniyya »
  20. p. 53
  21. Traduction Amar SAMB, voir thèse citée. p. 53
  22. SAMB (A), Thèse, pp. 53-54
  23. Tedjerri
  24. Tadkira-Al-Gafilib, ou un aspect pacifique peu connu de la vie d’Al Hajj Umar : introduction, historique, Édition du texte arabe, Traduction annotée. Bulletin de l’IFAN, Tome 39, Série B, N° 4, 1977.
  25. Manuscrits orientaux cote n° 5.532. BNP. Fond Archinard.
  26. Alif : Lettre de l’alphabet arabe correspondant grosso modo au L français
  27. SAMB (A) traducteur note « voilà une indication intéressante, malheureusement ce manuscrit est-il à jamais perdu ? »
  28. Dumont (F), op. cit., p. 16
  29. Revue du Monde Musulman Tome XXIe, 1915-1916, Paris, Ernest Leroux, p. 369
  30. Amar Samb, Contribution du Sénégal à la littérature d’expression arabe. Mémoire de l’IFAN, N° 87, 1972, p. 335
  31. Revue du Monde Musulman, op. cit., p. 373
  32. Paul Marty, Étude sur l’Islam au Sénégal. Paris : Ernest Leroux, 1917
  33. op. cit. Tome 1, p. 186
  34. Amar Samb, op. cit., p. 337
  35. Yakfi : Y=10, K=20, f=80, i=10.
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