Institution religieuse, école, lieu de médiation et de formation, la Zâwiya occupe une place centrale dans la pensée d’El Hadji Malick Sy. Retour sur un modèle éducatif qui continue de rayonner.
L’un des projets phares d’El Hadji Malick Sy a été l’éducation de la masse. Pour le réussir, l’homme avait mis en place une stratégie pertinente et viable. Il a développé la construction de plusieurs édifices de rassemblement des musulmans. Les Zawiya. À Saint-Louis (1892), à Ndiarndé (1895), à Tivaouane (1904) et à Dakar (1905). Celles-ci n’étaient pas seulement des lieux de prières, mais aussi des centres d’enseignement et des lieux de rassemblement des musulmans pour discuter des problèmes de la société. Autrement dit, ce sont des écoles de foi, des lieux de productions du savoir, des espaces de cohésion sociale et des instruments de transformation de la société, dont leur influence continue de dépasser largement les frontières du Sénégal. Membre de la cellule scientifique de Tivaouane, Abdou Aziz Diop dit Moulaye estime que la Zâwiya demeure le lieu où se rencontrent les différentes dimensions de la formation humaine en l’occurrence le savoir, la socialisation et le « savoir-être ». Autrement dit, la capacité à former des citoyens et des dirigeants exemplaires.
« Elle est à la fois un espace spirituel, social et républicain », souligne-t-il. Son argument rejoint celle de Serigne Mbaye Ba, membre de l’association « Sirâj Al-Hadra Al-Malkiyya de Tivaouane » et du comité scientifique du Gamou et chercheur à la bibliothèque de la Zâwiya El Hadji Malick Sy de Tivaouane. Il replace les Zawâya d’Elhadji Malick Sy dans l’histoire des grandes institutions de l’Islam. D’après lui, la Zâwiya de Tivaouane occupe cependant une place particulière.
« Elle constitue une véritable université populaire et une vraie institution socioreligieuse », affirme-t-il. Elle a formé des générations de savants, de professeurs et de maîtres-formateurs qui ont ensuite essaimé à travers le Sénégal, transmettant à leur tour l’enseignement de Maodo. Tout en conservant sa vocation première, cette institution a progressivement adapté son organisation aux exigences contemporaines. Serigne Mbaye Ba décrit une structure aujourd’hui dotée de bureaux administratifs, d’une mosquée, d’une infirmerie, d’une bibliothèque, d’une morgue, d’une maison d’accueil, de dortoirs, de salles de classe, d’une vaste cour d’enseignement, ainsi que des espaces destinés à la direction et au secrétariat. « Ce rôle global fait de la Zâwiya de Tivaouane le cœur de l’œuvre de Cheikh El Hadji Malick Sy », indique-t-il.
Professeur au Centre d’études religieuses de l’Université Gaston Berger de Saint-Louis et directeur de Timbuktu Institute, Bakary Samb élargit, pour sa part, la réflexion en rappelant la fonction historique des Zawâya dans le contexte colonial. Selon lui, El Hadji Malick Sy en a fait de véritables « espaces d’autonomie culturelle » face au projet d’assimilation de l’administration coloniale. À travers le daara et la Zâwiya, explique-t-il, Maodo construit un « modèle alternatif de société où l’enseignement religieux, l’éducation spirituelle et le travail agricole se complètent ».
« Les localités où ces institutions s’implantent deviennent ainsi des foyers ardents de formation », renseigne-t-il. Mieux, il relève qu’avec les migrations, le modèle éducatif conçu par Maodo s’est internationalisé. À l’en croire, les Zawâya créées à Paris, à New York, à Bruxelles ou encore à Tokyo permettent aujourd’hui aux disciples de perpétuer cet héritage tout en l’adaptant à leurs contextes nationaux. « À travers ces implantations, la Tijâniyya Mâlikiyya est passée d’un ancrage essentiellement sénégalais à une véritable dimension transnationale. Les Zawâya de la diaspora demeurent ainsi des lieux de transmission spirituelle, mais aussi des espaces où les fidèles continuent d’être formés comme des citoyens pleinement engagés dans les sociétés où ils vivent », conclut-il.

