samedi, août 15, 2026
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Au-delà de la Burdah, Tivaouane revisite en ferveur le patrimoine littéraire soufi

Par le Pr Bakary Sambe

Chaque année, à l’entame du mois de Rabî’ al-Awwal, une ancienne bourgade du Cayor autrefois connue pour sa seule gare ferroviaire redevient, le temps d’une célébration, un point de convergence spirituelle pour des millions de fidèles du Sénégal comme d’ailleurs. C’est à Tivaouane, où Cheikh El Hadji Malick Sy s’installa en 1902, que se célèbre, chaque année, le Gamou, commémoration de la naissance du Prophète de l’Islam. Loin de se limiter à un simple rituel calendaire, cet événement s’y vit comme un temps fort où convergent mémoire collective, transmission du savoir et poésie sacrée.

Le sens de la commémoration : se souvenir pour transmettre

Loin d’être un simple rendez-vous commémoratif inscrit dans le calendrier religieux, le Gamou tel qu’il est vécu à Tivaouane relève d’une véritable philosophie spirituelle : celle de transformer chaque instant, y compris les plus ordinaires, en occasion de s’instruire davantage et de se réaliser spirituellement. On a pu dire de l’atmosphère créée par Maodo (El Hadji Malick Sy) et perpétuée par Serigne Babacar Sy et les khalifes successifs qu’à Tivaouane, c’est le savoir lui-même qui, à chaque instant, semble venir à la rencontre du disciple (Zamâna Kunnâ wa kânal ‘ilmu yatlubunâ, comme disait Al-Maktoum).

Cette dimension explique aussi pourquoi le Gamou s’accompagne, à Tivaouane, d’une intense activité de structuration communautaire : dâ’iras de jeunesse, cadres de socialisation confrérique, mouvements de jeunesse et dahira de la diaspora prolongent, tout au long de l’année, l’élan suscité par la célébration. Le Gamou devient ainsi un point d’ancrage rituel autour duquel s’organise une pédagogie continue de la foi, de l’éthique et de l’engagement social.

La Burdah : le choix d’un maître qui préféra l’hommage à l’auto glorification

L’un des traits les plus significatifs et les plus révélateurs de la personnalité d’El Hadji Malick Sy tient au choix du poème central des veillées de Tivaouane. Cheikh El Hadji Malick Sy était lui-même l’auteur d’odes prophétiques majeures : le Khilâçu Zahab (Mîmiyya) et le Rayyu Zam’ân (Nûniyya), considérées comme des chefs-d’œuvre de la littérature panégyrique (Madîh) consacrée au Prophète. Il aurait donc pu imposer ses propres compositions comme pièce maîtresse de la célébration.

Il choisit pourtant de mettre en avant la Burdah (« l’ode du Manteau ») du poète soufi égyptien Al-Bûsayrî, mort vers1294, qui appartenait de surcroît à une autre confrérie, la Shâdhiliyya. Ce choix relève d’un acte d’humilité et d’altruisme intellectuel caractéristique du personnage : plutôt que de se mettre en avant, Maodo a préféré honorer un devancier et inscrire, ainsi, Tivaouane dans une chaîne littéraire et spirituelle qui dépasse les frontières confrériques. Une attitude que résume bien la formule de La Rochefoucauld : « la modestie est au mérite ce que l’ombre est aux images d’un tableau, elle leur donne force et relief ».

Le choix n’est pas non plus anodin sur le plan symbolique. La Burdah relate la rencontre mystique du poète avec le Prophète bien-aimé, au terme d’un parcours qui reprend les étapes classiques de la qacîda arabe, du Ghazal initial jusqu’à la remise mystique du « manteau » prophétique. En faisant résonner ce texte précis à Tivaouane durant les dix premiers jours de Rabî’ al-Awwal, Cheikh El Hadji Malick Sy inscrivait sa ville dans une tradition bien plus large que le seul Sénégal : celle, déjà instituée chez les Mamelouks et perpétuée au Maghreb comme chez les lettrés du Bilâd Shinguit (Mauritanie actuelle), de la célébration du Mawlid par l’art, prisé dans cet espace, du madh al-inshâdî, le cantique panégyrique.

Aujourd’hui, le refrain de la Burdah, tel qu’il est chanté au Sénégal, est même devenu, par l’œuvre de Maodo et surtout son altruisme, plus célèbre, dans ce pays, que nombre de vers classiques de la poésie arabe et soufie. 

Les chants religieux : un voyage littéraire entre Orient, Andalousie et Sahara

Ce que le sens commun désigne de manière quelque peu réducteur comme de simples « chants religieux » du Gamou recouvre, en réalité, un patrimoine littéraire d’une grande richesse, fruit d’un long travail de recherche et de transmission. Dans la tradition de Tivaouane, il était inconcevable d’entamer ces récitals sans effectuer, d’abord, à travers les textes chantés, un véritable voyage à travers les grands foyers de la culture islamique classique : l’Orient, l’Andalousie, l’Ouest saharien.

On peut citer l’exemple du poète de Chinguetti, Ibn Muhayyab, qui transforma en strophes de cinq vers (quintils) le dîwân du poète andalou Ibn Ahmad al-Fazâzî, né à Cordoue au début du XIIIe siècle. À cette veine s’ajoute la Hamziyya, autre grande composition d’Al-Bûsayrî, devenue elle aussi un classique incontournable des cérémonies du Mawlid à Tivaouane comme dans les autres grandes cités de la Tijâniyya sénégalaise.

Ces récitals se distinguent par leurs grands interprètes, ces « ténors » de Tivaouane qui ont façonné une véritable école du « chant religieux », portant au plus loin la parole poétique et mystique. En une dizaine de jours à peine, l’école de Maodooffre ainsi à ses disciples un voyage dans un univers littéraire et mystique où se mêlent érudition et émotion spirituelle ; un soufisme apaisant et rafraîchissant, porteur d’un message de paix et d’amour universel qui rappelle l’essence même de l’islam.

Une philosophie de la transmission par la mélodie du coeur

Ce qui frappe, dans cette célébration, c’est la cohérence profonde entre le fond et la forme. Le Gamou de Tivaouane n’est pas seulement un moment de piété collective : c’est une pédagogie par la poésie, où chaque ode chantée qu’elle soit signée par Cheikh El Hadji Malick Sy lui-même, par Al-Bûsayrî ou par d’autres figures de la tradition soufie, vise à raviver dans le cœur des fidèles l’amour du Prophète et le sens de l’appartenance à une communauté spirituelle transnationale.

En choisissant d’honorer d’abord ses devanciers avant de faire entendre ses propres compositions, en tissant des liens littéraires entre Tivaouane, Le Caire, Fès, Tlemcen, l’Andalousie et le Sahara, Cheikh El Hadji Malick Sy a fait de sa ville, Tivaouane, un carrefour où mémoire et modernité, humilité et rayonnement international se conjuguent chaque année, à l’approche du Mawlid, dans les mêmes chants et mélodies repris par des générations de disciples, du Sénégal jusqu’à la diaspora.

Source: https://www.dakaractu.com/

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