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ITINÉRAIRE DE EL HADJ MALICK SY

PAR LE PROFESSEUR RAWANE MBAYE CONFÉRENCE INAUGURALE

Il est des hommes qui marquent leur époque, y laissant leur empreinte. Ils sont issus pour la plupart des cas, d’origine sociale modeste mais attachés solidement aux valeurs religieuses. Jalonnée de faits fort bien marquants, hautement significatifs, leur vie représente de grandes périodes dans l’histoire. Parmi ces grands hommes, figure El Hadj Malick SY, un homme de sciences doublé d’un homme de Dieu. Nous allons tenter, à travers cette communication, d’esquisser son itinéraire, en brossant sa courbe de vie d’avant sa naissance jusqu’après sa mort. Ainsi, après un bref aperçu sur le contexte géopolitique et culturel de la première moitié du XIXème siècle, l’accent sera mis successivement sur les origines familiales de EL Hadj Malick SY, puis sur sa stratégie, sa formation, ses activités d’enseignant et de cultivateur, sur les fondements de sa doctrine spirituelle et sociale pour déboucher sur ses derniers jours.

I) SES ORIGINES FAMILIALES ET SOCIALES

Descendant des Sissibé Souyoumma du Fouta Toro et installé au Djolof, Mucâd SY, le grand-père de Malick SY est réputé avoir été un grand érudit et un homme d’une piété exemplaire. Il a étudié en Mauritanie. Plus connu sous le surnom de Demba-Bounna SY, il était le fils Mouhamad SY, fils de Alioune SY, fils de Youssouf SY, fils de Daramâne SY. Ousmane SY, le père de El Hadj Malick SY, était un Toucouleur ou Peul du Djolof. Le vénéré défunt Calife, El Hadj Abdoul Aziz SY soutient dans la biographie qu’il a consacrée à son père que leur ancêtre vient du Boundou. À une date plus tardive, sa descendance se divisa en deux parties. Celle des marabouts s’établit au bord du Fleuve Sénégal, à Fanay, un village situé entre Dagana et Podor. L’autre s’installa au cœur même du Djolof, au village de Sine, situé actuellement dans l’arrondissement de Dahra, département de Linguère (Région de Louga).

Il était issu d’une famille de condition modeste. Mais bénéficiant de dispositions intellectuelles particulières, « Un Océan sans rivage » soutient l’historien Mohamed Tabane de la Mauritanie, il reçut, au fil des ans et à la faveur de ses déplacements à la recherche du savoir, une solide formation auprès de maîtres réputés pour leurs connaissances. En Mauritanie, auprès de Mustafa Ould Ahmad FALL et du savant Mahand-Baba ad-Daymâni.

Sa mère, Fatimata-Wade WELE, avait un seul frère, Mayoro WELE. Résolue à consacrer tout son temps à s’occuper à l’entretien des élèves des écoles coraniques à laver leurs vêtements, leur préparer à manger, Sokhna Fawade pratiquait également des activités dévotionnelles permettant de bénéficier de l’agrément de Dieu. Elle serait restée ainsi jusqu’à l’arrivée d’El Hadji Omar TALL à Gaya. Elle se mit alors au service du marabout jusqu’à ce que celui-ci quittât le village pour le Fouta.

Selon la tradition orale, Fâtimata-Wade WELE, la mère de Malick SY, appartenait à une famille très liée à El Hadj Omar TALL. Son frère, Alpha Mayoro WELE, disciple de El Hadj Omar, était un dignitaire (muqaddam ou initiateur) de la confrérie tijâne. Fâtimata-Wade WELE, que la tradition orale présente comme ayant été très pieuse, profitait des relations que son frère entretenait avec El Hadj Omar TALL pour faire remettre souvent à celui-ci des présents ou « hadiyya » en demandant en contrepartie des prières pour ses enfants. Cela devait créer ou consolider la vocation mystique de la lignée maternelle de Malick SY.

Thierno Ousmane SY quittant la Mauritanie devait se rendre à d’autres foyers culturels. Il se rend à Gâya pour y étudier un manuel de cours supérieur de grammaire. L’on pourrait en déduire qu’il a vite gravi, et de façon précoce, les échelons du cursus traditionnel qu’on n’achevait ordinairement qu’après la trentaine. En tout état de cause, le séjour final à Gâya, qui se situerait vers 1852/1853, porte l’empreinte d’un séjour d’étude et partant, il constitue le dernier qui devait parachever la formation de cet étudiant.

Pour des raisons que la tradition orale ne précise pas, Ousmane SY devait retourner dans son village en laissant à Gâya son épouse qu’il ne devait plus revoir. Et comme s’il savait que le destin les avait séparés à jamais, il donna à l’unique enfant qu’il devait avoir et qui allait naître deux mois après sa mort, le nom de Malick SY, en signe de reconnaissance envers son professeur Thierno Malick SOW. Si les raisons du retour apparemment précipité au village ne font l’objet d’aucune mention dans la tradition, il en est autrement en ce qui concerne les circonstances de la mort d’Ousmane SY dont on sait qu’il a été mortellement blessé dans une embuscade. Cette mort mit un terme à une carrière académique qui s’annonçait déjà particulièrement brillante.

Il avait légué des livres à l’enfant qui allait naître. « J’ai une fois entendu le Cheikh (il s’agit de El Hadj Malick SY), dit l’historien Mouhammad TABANE, dire qu’il a entendu que son père disait : « Gardez ces livres ; leur destinataire viendra, s’il plaît à Dieu » ».

Naissance de El Hadj Malick SY

Comme pour la plupart des grands hommes, beaucoup d’incertitudes planent sur l’année de naissance de El Hadj Malick SY. La tradition orale le fait naître tantôt en 1852 ou 1853, tantôt en 1855, en 1856 et 1857. C’est l’année 1853 qu’il faut retenir. S’agissant de son lieu de naissance, les sources orales et écrites sont unanimes à considérer qu’El Hadj Malick SY est né à Gâya, un village situé dans le faubourg nord de Dagana dans un quartier appelé Dawfâl.

II) ETUDES ET FORMATION (1858-1888)

Conformément à la tradition, le jeune Malick SY devait apprendre à lire le Coran. L’on ne précise pas avec netteté celui qui l’a initié à la lecture du Livre Saint. L’on mentionne le nom de son oncle maternel Alfa-Mayoro WELE qui assurait à Fâtimata-Wade, sa sœur, toute l’assistance dont elle avait besoin, surtout pour ce qui concernait l’éducation de Malick SY. D’aucuns avancent le nom de son homonyme et oncle Thierno Malick SOW, qui était tout désigné en vertu du testament de Ousmane SY, tandis que certains associent à cette tâche Matar-Khoudia, son oncle paternel.

a – Etudes Coraniques (1858-1870)

Malick SY se trouverait alors au Djolof quand il reçut les premiers rudiments de sa formation. C’était vers 1858. Ainsi, les sources écrites considèrent unanimement que Malick SY a étudié le Saint Coran à proprement parler au Djolof sous la direction de son oncle paternel, et non au Walo auprès de son homonyme Thierno Malick SOW, et de son oncle maternel Alfa-Mayoro WELE, qui certes, ont eu à s’occuper de lui comme il se doit pour des raisons évoquées plus haut. Il va de soi que c’est auprès de ces derniers que Malick SY a reçu sa toute première initiation à la lecture du Livre Saint, pour se rendre plus tard vers l’âge de six ans au village natal de son père, le Sine du Djolof.

Quoiqu’il en soit, Malick SY mémorisa parfaitement le Saint Coran après sept années d’études. C’était l’année où son oncle Ahmadou devait rejoindre l’armée de Maba-Diakhou au Saloum, ce qui le contraignit à se séparer de lui et à le remettre à sa mère. Le brillant élève serait alors âgé d’une douzaine d’années seulement. Voilà ce qui explique la décision prise par Ahmadou SY de rendre son neveu Malick SY, pourtant d’une intelligence précoce et d’une mémoire déjà assez développée si l’on en juge seulement à l’étape de connaissances combien importantes qu’il venait juste de franchir en récitant de mémoire le Livre d’Allah.

Ce retour au Walo de Malick SY n’a pourtant pas réussi à fixer dans ce terroir, le jeune élève. Pressentait-il déjà que la mission combien exaltante, dont il allait être investi, requerrait un savoir acquis qu’aux prix de longs et pénibles déplacements ? Cette tradition déjà centenaire n’avait-elle pas permis l’ascension d’innombrables érudits et de guides religieux ?

En vérité, ces déplacements nombreux entre Gâya et certaines régions du Fouta étaient consacrés à l’étude de la technique de lecture du Coran : l’orthoépie ou « tajwîd ». C’est un enseignement qui prolonge les études coraniques à proprement parler sans se confondre avec elles.

Il faut signaler que Paul MARTY a semblé perdre de vue la période qu’on n’a toutefois pas déterminée durant laquelle le jeune Malick SY a exercé pour la première fois des fonctions de maître d’école coranique. Ce fut entre son retour à son village natal venant du Djolof et le début de son apprentissage sous la direction du maître Mamadou TOP, à Podor, de la technique de lecture du Coran.

Dans quelle direction s’acheminer ? Résolument, Malick SY choisit le Fouta qui, parmi toutes les régions du Sénégal d’alors, excellait le plus dans l’art de lire le Livre Saint. Le sort devait le conduire non loin de son village natal à Podor, situé juste à l’entrée du Fouta, peuplé de Toucouleurs et de Wolofs. C’est alors qu’il suivit, auprès de ce maître, un cours de perfectionnement de la lecture et de la récitation du Coran.

C’est ainsi qu’il se rendit aux villages suivants, selon le Calife, El Hadj Abdoul Aziz SY, pour parfaire ses connaissances de ce livre : à Thikite, à Djâba Lidoubes, à Longgué sebbe et à Longgué fulbe, tous les deux situés non loin de Galoya. Avant d’achever son séjour au Fouta, il se rendit à Thiârène pour étudier l’orthographe du Coran (ar-rasm) auprès du maître Mor Bâssine SARR, originaire du Djolof.

Les étapes de sa formation

El Hadj Malick SY n’a pas laissé une autobiographie permettant de tracer l’itinéraire qu’il a suivi durant les années de sa formation. Les maîtres auprès de qui il s’est rendu successivement ne nous sont connus qu’à travers les versions divergentes de la tradition orale, divergences qu’amplifient les notes biographiques qui lui eurent été consacrées.

A Gâya, auprès de son maître et oncle maternel Thierno Malick, il reçut sa première initiation à la lecture du Coran. Il y serait resté jusqu’à l’âge de huit ans. Puis, il se rendit au Djolof en compagnie de son oncle paternel Ahmadou SY. De retour à Gâya, il se rendit au Fouta une seconde fois et y acheva les études coraniques auprès d’un maître wolof appelé Abdou BITEYE installé à Longué dans le Cercle de Saldé. De là, il se rendit, avec son maître, à Thiarène.

Après ces différentes initiations l’étudiant Malick SY devait s’éloigner de son terroir, Walo, pour la poursuite de ses études. C’est ainsi que, entreprenant ou poursuivant ses études du droit, il étudia le droit islamique chez Modou MBATHIE à Keur Kolde Alassane, la grammaire et la littérature chez Ahmadou NDIAYE Mabèye à Saint-Louis, puis, le précis de Shayh Khalil : Tome 1, chez Ibrahima DIAKHATE au Ndiambour, Tome II, chez Masilla MANE dans le Mbâkol.

Tel est le cheminement qu’a suivi Malick SY dans sa pérégrination à la recherche du savoir. Ainsi, ce fut vers 1880, alors que Malick SY était âgé de dix-huit ans qu’il devait quitter le Walo encore pour longtemps à la recherche de la science.

Pour parachever ses études, l’étudiant Malick SY doit se rendre aux différentes localités si éloignées de son terroir auprès des grands maîtres, des foyers de culture islamique tels que Nguik, Koki et Pire.

Son fils, calife et biographe, le grand érudit, El Hadj Abdoul Aziz SY, fournit des précisions fort intéressantes se rapportant à certains lieux où l’étudiant itinérant s’est rendu en quête du savoir. Relatant une rencontre fortuite du Cheikh avec Mamma Dior AMMAR, un de ses condisciples, chez le maître Masilla MANE, à Thilla-Daramâne, il note :

« Lorsque Mamma décida de rentrer, il fit ses adieux au Cheikh qui lui dit : « D’ici, je me rendrai à Ndodj SEYE auprès du grand maître Abdou SEYE. Quand j’aurai obtenu ce que j’y vais chercher, je partirai à Nguik FALL auprès du maître Mayoro FALL qui est versé dans toutes les disciplines ». »

Et le biographe de poursuivre, un peu plus bas :

« « De Nguik, je regagnerai Saint-Louis, s’il plaît à Dieu, dans l’espoir d’y trouver les livres dont j’ai besoin ». »

Poursuivant la relation, et notant qu’ils se sont retrouvés par la suite à Saint-Louis, il fournit une indication d’ordre chronologique appréciable qui permet de jeter quelques jalons sur l’itinéraire de Malick SY : « Babacar SY était âgé de deux ans environ ». Cela correspondrait à l’année 1887.

Ces précisions autorisent les constatations suivantes :

  1. Étant donné qu’un séjour d’étude dans une localité donnée durait généralement une année, l’on peut avancer qu’entre leurs deux rencontres, à Thilla Daramâne, puis à Saint-Louis, deux années se sont écoulées au minimum.
  2. Nombre d’informateurs et un des biographes considérant que son séjour à Thilla Daramâne a duré un an, l’on est autorisé à soutenir qu’il y serait arrivé alors vers 1884.
  3. Masilla MANE, maître de cette localité, était réputé être le plus illustre grammairien du terroir, et sachant que la grammaire, au niveau supérieur, était étudiée au terme du cursus.

A ce stade, l’on peut dire que Malick SY venait juste d’achever ses études supérieures, toutes les disciplines confondues, lors de son retour à Saint-Louis vers 1887. Il était alors âgé de trente-cinq ans. Son quatrième enfant, une fille, est née cette année-là. Cela illustre parfaitement bien la longueur du cursus qui, même pour un étudiant aussi doué et aussi déterminé que Malick SY, dura une quinzaine d’années.

Cette assez longue période a offert à l’étudiant Malick SY une triple opportunité :

  • De longs séjours successifs dans les principaux foyers du Sénégal de l’époque : le Fouta, le Gandiol, le Ndiambour, le Cayor et Saint-Louis ;
  • D’étudier les principales disciplines islamiques auprès des érudits les plus réputés ;
  • De faire la dure expérience de s’éloigner de sa famille.

III) A LA RECHERCHE D’UNE VOIE

Il est possible d’établir, à partir des éléments que voilà, l’itinéraire suivi par Malick SY durant la période de ses quinze années de formation. Trois raisons fondamentales ont déterminé Malick SY à entreprendre ce second et long voyage d’études qui l’a conduit dans les différentes régions du Sénégal :

  1. Sa volonté d’étudier sous la direction des grands érudits wolof, leur langue lui paraissant offrir beaucoup plus de possibilités d’explications ;
  2. Il ne voulait pas se contenter de l’enseignement de marabouts moyens, d’où l’impérieuse nécessité de se déplacer pour étudier chaque discipline auprès du spécialiste le plus renommé ;
  3. Devant travailler en même temps pour gagner sa vie, le choix d’un terroir approprié où il pouvait mener des activités agricoles, l’amenait parfois à s’éloigner davantage de sa région natale et à se fixer le plus longtemps possible ;
  4. Il se résolut à se rendre au Mbâkol, auprès du plus illustre grammairien de l’époque : Masilla MANE de Thilla Daramâne. L’étudiant Malick SY, assez doué pour la grammaire aurait achevé l’étude de l’ALFIYA en peu de mois mais dut rester auprès de l’illustre maître, une année entière, 1875-1876.

Par ailleurs, l’épisode de Mbâkol entraîna le destin de Malick SY. Ce fut là qu’il rencontra fortuitement chez Masilla MANE, un nommé Mama Dior AMMAR. Les relations qui virent le jour entre l’étudiant itinérant et la famille de ce dernier amenèrent celui-ci, une quinzaine d’années plus tard, à venir s’installer au Cayor.

Ayant terminé ses études et n’étant plus tenté par le métier d’enseignement coranique qu’il avait exercé, vers 1869, Malick SY fort des connaissances que lui ont apportées ses voyages d’études, se décida à pratiquer la culture des terres comme moyen de gagner sa vie et d’entretenir sa famille composée de sa mère, de son frère et de sa sœur, restés au Walo. Mais auparavant il se serait rendu en Mauritanie.

Voyage en Mauritanie

Ses relations fort étroites avec les Idaou cAli, chérifs alawites de la Mauritanie, ont été nouées d’abord par son oncle Alpha-Mayoro WELE, à l’occasion d’une visite que lui rendit au Walo, Shayh Muhammad cAli, fils de Mawlûd FAL al-Yacqûbî al-cAlawi, lors de son passage à Dagana.

Ainsi, la visite que Malick SY devrait lui rendre en Mauritanie et sur la date de laquelle les informations ne concordent pas, avait pour but principal, la recherche d’un maître pouvant permettre l’approfondissement de ses connaissances mystiques.

La seconde version adoptée généralement par les biographes situe ce voyage à la suite du séjour à Saint-Louis, d’environ une année que Malick SY y effectua au terme de ses études au Cayor puis au Ndiambour. Ainsi, il aurait eu lieu vers 1887.

Mettant largement à profit son séjour en Mauritanie, Malick SY réussit grâce à sa solide culture islamique qui le faisait respecter partout, à nouer d’étroites relations avec nombre de Cheikh maures notamment des dignitaires de la Confrérie tijâne.

Ainsi, en plus des connaissances qu’il acquit au plan mystique, il reçut de ces « shuyûh », peu avant et après son séjour, de nombreux diplômes et attestations (ijâza) ainsi que des autorisations (idn) qui témoignent éloquemment du degré de considération et d’estime dont il fit l’objet.

En 1887, il perdit son oncle et tuteur, Alfa-Mayoro WELE, qui avait déjà réussi :

  • à contribuer très largement à l’instruction de son neveu ;
  • à élargir le cercle de ses relations en le mettant en rapport avec les chérifs Idaou Cali de la Mauritanie.

Mais sachant que les pratiques de la « Tarîqa » n’ont de sens que lorsqu’elles reposent sur des connaissances solides de la Sharîca, Alfa-Mayoro WELE orienta volontiers son neveu vers l’acquisition et la consolidation de ces connaissances. Cette option, qui sera déterminante dans l’action future de Malick SY, est un facteur appréciable qui permet de saisir la nature des relations entre la « Sharîca » en tant que loi divine fondamentale et la « Tarîqa » comme pratiques mystiques surérogatoires.

Quant à Fâwade WELE, qui, semble-t-il, se préoccupa profondément de trouver le moyen de fixer son fils, Malick SY, dans son propre terroir, le Walo, pour d’une part, lui permettre de mener son action religieuse dans un lieu plus favorable sur le double plan social et économique et, d’autre part, combler le vide laissé par la disparition de son unique frère Alfa-Mayoro WELE, elle fit épouser à Malick SY une seconde femme en 1887. C’est ce mariage qui contribuera largement à l’élargissement de la sphère d’action et d’influence de Malick SY dont le renom en tant qu’érudit et dignitaire de la voie tijâne se répandait à travers le Sénégal.

Il apparaît aussi indéniable que le rôle que Fâwade WELE joua dans la formation de Malick SY était aussi décisif que celui joué par son frère Alfa-Mayoro sur cet homme.

Désormais, Malick SY s’occupe activement du patrimoine de la famille pour mieux répondre aux préoccupations de sa mère. Il installa sa famille au champ de Ngambou-Thillé que sa mère mit à sa disposition.

Ainsi, les infortunes que connut Fâwade WELE furent allégées grâce à l’exploitation de ce champ immense et fertile à Ngambou-Thillé, situé à une distance de 14 kilomètres environ de Gâya et de 9 km de la ville de Dagana. L’ayant transformé en domaine, Malick SY y installa, dès 1886, sa modeste famille qui s’adonnait essentiellement à la culture de la terre.

Désormais, l’on peut dire que Malick SY est établi au Walo où il se résolut plus que jamais à pratiquer l’agriculture. Mais à part son travail personnel et la participation de ses femmes, la main d’œuvre dont il disposait était composée des bras de ses quelques disciples.

Pour une fois, il aurait obtenu une très bonne récolte, grâce d’une part, à la fertilité du terroir et, d’autre part, à l’action déterminante de ses auxiliaires.

La récolte de deux années aurait permis à Malick SY de se préparer à accomplir un projet qui, semble-t-il, le hantait déjà : le pèlerinage à la Mecque.

Il laissa sa famille à Ngambou-Thillé, lorsqu’en 1888 il le quitta pour se rendre à la Mecque.

IV) LE PELERINAGE A LA MECQUE

A l’instar de tous les hommes qui se vouent à la dévotion, Malick SY composa des poèmes pour exprimer un désir ardent qui le rongeait impitoyablement, selon ses termes. Il lui offrit également la possibilité de nouer des relations et de parfaire ses connaissances dans le double domaine de la Sharîca et de la Tarîqa.

Ce pèlerinage a eu lieu en 1888 ce qui infirmerait l’idée selon laquelle, Malick SY s’est rendu à la Mecque l’année où mourut Faidherbe. La date de 1888 est fondée sur l’hypothèse suivante : l’année où Malick SY effectua le pèlerinage, le jour de Arafât coïncidait avec un vendredi. Or, parmi les trois années possibles 1887, 1888 et 1889, seule 1888 correspondait à cela.

Ces projets sont les suivants :

  1. L’obtention d’un lieu où les musulmans se retrouveraient annuellement pour se connaître ;
  2. La possibilité de fonder, directement ou indirectement, des foyers d’enseignement pour une meilleure diffusion de la culture islamique à travers le Sénégal ;
  3. L’édification, un peu partout, de mosquées sous sa direction et dont il commanderait l’administration.

Il est à noter cependant qu’un bref séjour à Alexandrie, sur le chemin de retour, lui aurait permis de nouer des relations particulières avec une autorité musulmane que la tradition identifie volontiers avec le Mufti d’Alexandrie qui eut l’occasion d’apprécier la profondeur des connaissances de l’illustre pèlerin.

Il importe de préciser que contrairement à ce rapport de la tradition, El Hadj Malick SY ne se rendit point à FEZ à l’occasion d’une escale que le paquebot aurait faite à Casablanca.

Le Retour au Sénégal

A son retour au Sénégal probablement vers la fin de l’année 1888, El Hadj Malick se mit à la recherche de moyens : d’abord un point stratégique, pour concrétiser l’idée qui hantait son esprit, celle de trouver un espace pouvant servir de base à l’œuvre d’islamisation qu’il allait entreprendre.

Il semblait que son terroir natal, le Walo ne lui convenait point pour diverses raisons. Il était géographiquement enclavé sinon excentré, économiquement peu productif, politiquement assez troublé et religieusement…

L’année suivante, vers la fin de 1889 ou le début de 1890, il dut regagner le village de Keur Bassine qu’il devrait quitter, à nouveau, au mois de mai 1890, pour le village de Koki. Cela coïncida avec le début de l’exil d’Alboury NDIAYE qui prit le chemin du Fouta, en 1890, et arriva, en 1891, auprès d’Ahmadou fils de El Hadj Omar, au Soudan. De Koki, il retourna à Saint-Louis. Durant ce séjour, El Hadj Malick SY fait la connaissance à Thilla-Daramâne du nommé Mama-Dior AMAR, à l’école du grand érudit, le célèbre grammairien du Mbâkol, Masilla MANE.

L’on sait qu’à ce dernier quart du dix-neuvième siècle, nombre de chefs traditionnels, voire religieux au Sénégal, opposés à la politique coloniale avaient été sinon tués, ou du moins déchus. Les plus récents chronologiquement étaient Lat-Dior DIOP et Mamadou Lamine DRAME.

Quant aux autorités coloniales engagées à cette période dans les chevauchées guerrières les opposant aux chefs traditionnels ou religieux, l’attitude de EL Hadj Malick SY ne leur inspirait aucune crainte.

Ainsi, lorsqu’il s’aperçut qu’il bénéficiait d’une entière liberté de mouvement et d’action, l’illustre pèlerin sentit que l’occasion propice qu’il guettait pour mettre en exécution son prosélytisme, s’offrait à lui.

Au fur et à mesure que le temps passait, sa personnalité prenait une dimension sans cesse plus importante. Son assiduité aux prières en commun, l’humilité qui le caractérisait, son sens élevé de l’humain, sa vaste érudition, son magnétisme personnel, son abord facile pour tous ceux qui désiraient s’approcher de lui et sa disponibilité proverbiale en firent une autorité religieuse réputée dont chacun cherchait la compagnie.

Modèle de vertu, d’intégrité morale, de discernement et de franchise, on trouvait à ses côtés bon conseil et des modèles achevés de vie et d’action.

Son appel qui connut un développement sensible, devait susciter la participation d’autres bonnes volontés profondément attachées au prosélytisme dépouillé de ce grand homme de foi doublé d’un érudit respectable.

Quête d’un point d’établissement

Il aurait pensé à aller s’installer à Louga, dans le Ndiambour, région où il séjourna le plus longtemps durant son voyage d’études. Mais assez vite, il résolut de ne pas y aller simplement parce qu’il risquerait d’y entrer en concurrence avec un érudit Malick SALL qui y exerçait un prosélytisme actif.

Sa pensée se serait dirigée vers un célèbre village réputé avoir couvé de nombreuses générations de savants. Il s’agissait de Pire, qui lui avait été préalablement indiqué alors qu’il était étudiant, comme un prestigieux foyer de culture islamique. Mais, il ne s’y rendit pas. S’il choisit de ne pas s’y rendre, ce serait dû peut-être, au fait que ce village était le fief d’une famille d’érudits qu’il serait sans grand intérêt, voire inutile, de concurrencer sur son propre terroir.

Pour diverses raisons, son choix allait être porté sur le Cayor qu’il connaissait déjà pour y avoir séjourné quelques années durant ses études supérieures, entre 1883 et 1886. Par ailleurs, il y régnait un calme relatif grâce à l’affaiblissement du pouvoir central traditionnel consécutivement au démembrement du Cayor au lendemain de la mort du Damel Lat-Dior, cinq ans auparavant.

Parmi les villages cités figuraient Tivaouane qui aura à l’accueillir beaucoup plus tard après Rufisque et Dakar.

Les indications que Mamma Dior AMAR lui fournit et qui semblaient correspondre avec ce qu’il cherchait, le poussèrent vers la bourgade de Ndiarndé, située au cœur même du Cayor, dans le canton de Mboul-Mbâkol et presque à la limite de celui-ci et le canton de Mboul-Diamatil, capitale de l’ancien Cayor. Ndiarndé se trouve à 25 km à l’est du village de Kelle et à 10 km au nord-est du village de Pékesse. La tradition rapporte que c’est à cette occasion que Mamma-Dior reçut d’El Hadj Malick Sy l’initiation à la Tarîqa at-Tijâniyya.

C’est dans cette localité qu’El Hadj Malick SY trouvera ses souhaits exaucés. En prenant en compte, d’une part, le projet pour la réalisation duquel il formula des vœux et, d’autre part, la prière qu’il adressa à Dieu au terme de son pèlerinage à la Mecque, l’on parvient à identifier ce qu’il cherchait :

  • Un sol arable pouvant permettre une bonne culture ;
  • Un terrain d’une superficie de plusieurs dizaines d’hectares situé en milieu rural ;
  • Un périmètre ne faisant pas l’objet d’un litige domanial.

Selon le Calife El Hadj Abdoul Aziz SY, ce fut dans ces circonstances qu’El Hadj Malick SY, répondant à la demande de son hôte Goumba AMAR, l’initia à la Tijâniyya et lui conféra le grade de dignitaire (muqaddam) en lui donnant l’autorisation (ijâza) requise en la matière pour dispenser ce wird.

Quant aux champs, il acquit un terrain de 4 Km2. Cela fait, il demanda à son disciple Mama-DIOR AMAR de se rendre à Mégnalé pour lui amener sa femme Safiyyatou NIANG qui était chez El Hadj Momar Aminata SY. Sans attendre, il se mit à concevoir la stratégie sur laquelle il allait fonder son action dorénavant.

V) – LA STRATÉGIE D’EL HADJ MALICK SY

Pour faciliter l’émergence d’une société croyante et prospère telle que l’Islam le prône, nos sociétés montrent que celle fondée sur la domination et l’exploitation, qu’elle soit traditionnelle ou coloniale, El Hadj Malick SY entreprit de s’attaquer par le moyen d’une stratégie fondée sur le triptyque suivant : fondement doctrinal, environnement social et Développement Communautaire.

Fondement doctrinal

Les mœurs que la traite atlantique avait développées eurent, plus encore que les destructions matérielles, des conséquences néfastes. Avec la guerre devenue une pratique banalisée, naquirent un esprit de profit et de puissance, une mentalité de fortune facile qui ne pouvaient s’accommoder que d’une situation d’anarchie politique où la force primait le droit.

Avec les Ceddo, l’alcoolisme gagna de vastes secteurs de la classe politique rurale. Il disséqua le tissu social, pervertit davantage encore les mœurs, aviva la violence, l’insécurité et la peur, et généralisa le désordre jusque dans les foyers.

C’est là qu’il faut trouver l’extraordinaire succès que connut la mission historique, à la fois politique, sociale et culturelle dont El Hadj Malick SY fut dès l’origine, investi par la conscience collective.

Guide spirituel, chef de communauté au sens religieux du terme, juge, leader politique, il incarnait, comme le dit le Professeur THIAM, tout à la fois, tout ce, plus ou moins confus, à quoi, ni le Ceddo, ni le chef de Canton, ni l’Administrateur Colonial n’avaient jamais réussi à ressembler.

« El Hadj Malick SY, qui avait compris tout cela et qui mesurait, à sa juste valeur, le vrai danger que représentait la colonisation d’une société qu’il cherchait à tirer des ténèbres d’une profonde ignorance de l’Islam où l’avaient maintenue pendant des siècles des conceptions archaïques, en tira la résolution qu’il devait aider cette société à se recomposer autour du pilier de la Foi. Assez fort, tant qu’il ne parvient pas à régner sur les consciences en maître absolu ».

El Hadj Malick SY avait une parfaite connaissance des réalités historiques de cette société en crise d’identité et confrontée à de sérieux problèmes de survie.

Très fortement stratifiée en castes nobles et serviles à ses débuts jusqu’au XVIIIe siècle, la société sénégalaise, terrorisée et insécurisée, avait fini par perdre le sens de l’initiative. La lutte pour la survie était une hantise pour tous.

Voilà, brièvement esquissé, dans quel cadre politico-sociologique profondément marqué par les traditions locales, El Hadj Malick SY devait tenter d’initier une nouvelle vision du monde et une nouvelle action s’inspirant des fondements doctrinaux de l’Islam. Son action s’articulait autour :

  • du Développement communautaire ;
  • de la Quête permanente du savoir, pour apprendre et enseigner ;
  • de la Mystique de la dignité par le travail.

A) – Le Développement Communautaire

Les nombreux déplacements qui l’avaient conduit à effectuer des séjours dans nombre de terroirs lui donnèrent l’occasion de se faire une idée assez nette sur la manière dont les musulmans vivaient, plus ou moins en vase clos, leur foi islamique dans leurs foyers respectifs. Il ressortait de ce constat plusieurs facteurs qui n’étaient pas sans constituer quelque handicap à la vie intercommunautaire entre musulmans prônée par l’Islam. Cette religion à laquelle ils s’attachaient solidement était perçue à travers un prisme déformant. Cela eut essentiellement pour conséquence entre autres, la pratique d’un syncrétisme confus ainsi que l’attachement aux détails découlant de l’ignorance des enseignements de base de cette religion.

El Hadj Malick SY avait constaté le long de ses années de séjour dans les différentes contrées du pays, que ce qui constituait le handicap majeur à la vie intercommunautaire entre musulmans prônée par l’Islam se résumait en ce facteur : la rareté des mosquées, le manque de dynamisme de l’enseignement, l’absence d’un prosélytisme à la fois actif et pacifique. Ainsi, El Hadj Malick SY institua le développement communautaire comme une dimension fondamentale de son action.

Il mit volontiers l’accent sur le côté pragmatique de la foi islamique prenant largement en compte le soutien qu’une telle approche pouvait apporter à l’organisation de la vie sociale des populations en parfaite conformité avec les principes islamiques.

Son objectif consistait à régénérer les communautés locales en les débarrassant de tout ce qui déformait leur vision de l’Islam et en les dotant, chacune individuellement, d’un ensemble d’infrastructures pouvant créer une dynamique interne en leur sein. Il s’agirait :

  • d’une ou plusieurs mosquées dans chaque village ou localité habitée ;
  • d’un centre d’enseignement et d’éducation des musulmans jeunes et adultes ;
  • d’un foyer ou lieu de rassemblement permettant de cultiver la fraternité islamique et d’apporter une assistance aux personnes sans ressources.

L’objectif ultime était de favoriser l’émergence d’un type nouveau de musulman qui ne vivrait pas aux dépens de son prochain, qui ne ferait pas de la résignation une règle de vie, une loi implacable d’émanation divine.

En élaborant ainsi la doctrine assez pragmatique qui sous-tend sa stratégie, El Hadj Malick SY avait réussi à créer autour de lui les conditions d’un grand rassemblement dans la solidarité.

Il n’est que de jeter un regard sur les étapes qui jalonnent sa vie, depuis la date où il commença la pérégrination qui le mit en contact avec la quasi-totalité des peuplades au sein desquelles son prosélytisme allait s’exercer, pour apprécier sa ténacité face à l’adversité, sa détermination à réaliser la dynamique unitaire qui, telle une force centrifuge, sera un élément catalyseur pour ses coreligionnaires.

B) LA QUÊTE DU SAVOIR

L’importance du savoir dans la doctrine de El Hadj Malick SY est d’une évidence telle qu’il semble à plusieurs endroits constituer le pivot central autour duquel il fait graviter tout son système.

En effet, selon lui, c’est le savoir qui assure, sans travestissement, la permanence la plus durable des valeurs dans le vécu collectif.

Certes, l’Islam était très répandu dans le pays. On y trouvait des mosquées ; les écoles coraniques étaient assez nombreuses et bien fréquentées. Des foyers de culture islamique centenaires existaient dans les régions du Cayor et au Fouta notamment, mais au gré des contacts qu’il eut avec les différentes populations du pays, El Hadj Malick SY constata que, vénéré, le marabout ou le religieux ne guidait pas toujours ses disciples.

Pour corriger une telle tendance, El Hadj Malick SY, qui estimait que l’accès des disciples à l’écriture semblait être un grand secours pour le rétablissement des valeurs morales et intellectuelles de l’Islam, essaya de rétablir le contact entre le croyant et les sciences islamiques, par la conception et l’expérimentation d’une doctrine reflétant fondamentalement l’idéal islamique.

Ainsi, harmonieusement bien articulée, la doctrine de base qu’El Hadj Malick SY conçut et enseigna dès son établissement à Ndiarndé, ne tarda pas d’attirer beaucoup de monde vers cette localité.

Mais ce fut surtout sa ténacité qui lui permit de venir à bout des difficultés qui menaçaient de lui barrer le chemin. C’est ainsi qu’il se fit obligation d’assurer personnellement l’enseignement et l’éducation, deux volets fondamentaux de sa doctrine.

Le voici concrètement à l’œuvre tel qu’il apparaît dans sa vie quotidienne à Ndiarndé, selon l’un de ses biographes, fils et calife, El Hadj Abdoul Aziz SY.

C) Mystique de la Dignité par le travail

Une fois terminées les formalités d’installation, une vie religieuse intense et sans précédent commença à se développer dans le village. Étant au centre de toute activité religieuse, El Hadj Malick SY, moteur du mouvement, assurait personnellement la direction de la quasi-totalité des offices religieux à caractère socio-religieux, tels les mariages, baptêmes, prières funèbres, etc.

Au plan cultuel, l’appel à la prière qui, désormais se déroulait dans la mosquée, la première dont il venait de doter le village, incitait les gens à participer aux prières en commun. Ce qu’il y a de particulier à signaler c’est que ce fut lui-même qui faisait l’appel en tant que muezzin pour diriger ensuite la prière en sa qualité d’imam principal.

De fait, l’une et l’autre de ces fonctions pouvaient être confiées, par ses soins, à quelques-uns parmi ses grands disciples. S’il préférait les assumer, c’était pour que personne ne trouvât de prétexte pour s’absenter lors des prières ou sous-estimer une quelconque fonction de cet ordre. Selon la tradition rapportée par El Hadj Abdoul Aziz SY une fois, son appel à la prière du matin (Salât al-Fajr) fut entendu à Kelle par l’un de ses cousins.

Au plan culturel, il assurait exclusivement la dispense de l’enseignement dont la qualité et le niveau, à n’en point douter, très recherchés, exerçaient, dans toutes les régions du pays, une attraction irrésistible. Son savoir encyclopédique, on parle aussi de ses connaissances de différentes langues locales, n’était pas sans contribuer largement à l’accroissement qualitatif et quantitatif du nombre de ses étudiants.

Le nombre d’heures qu’il consacrait à l’enseignement, ainsi que le rapportent ses biographes, constitue une donnée éloquente qui illustre assez bien l’atmosphère intellectuelle qui prévalait dans cet environnement. Les cours qu’il commençait le matin, vers 10 heures (waqt ad-duhâ), se poursuivaient jusqu’à 17 heures.

L’on trouvait dans le programme qu’il enseignait des disciplines d’une infinie variété telles que :

  • l’exégèse coranique (At-tafsîr) ;
  • les sciences du Hadît (cUlûm al-hadît) ;
  • la biographie du Prophète (As-sîra) ;
  • le droit islamique (Al-fiqh) ;
  • la philologie (cIlm al-luga) ;
  • la grammaire (An-nahw) ;
  • la métrique (Al-carûd) ;
  • la mystique (At-tasawwuf).

Les pensionnaires de Ndiarndé venaient de toutes les régions du Sénégal et de Mauritanie, les plus grands effectifs étant originaires du Walo, du Cayor, du Ndiambour et du Djoloff. Au terme des trois promotions, il a pu former environ deux cents érudits.

Voilà ce qui permet de mesurer le degré de résolution et de fermeté de El Hadj Malick SY lorsque, une fois installé à Ndiarndé, ce paisible terroir du Cayor, il décida d’y ouvrir un séminaire. Le péril qui côtoyait son action ainsi que les risques qu’il courait face aux autorités coloniales étaient évidents.

Il est à noter toutefois que pendant qu’il assurait la formation de cette élite intellectuelle au foyer de Ndiarndé, El Hadj Malick SY qui n’échappait point à la surveillance stricte à laquelle étaient soumis tous ses pairs, continuait à faire de courts séjours dans quelques villes et villages. Les autorités coloniales ne lui appliquèrent pas, avec toute la rigueur, les mesures interdisant à tout marabout de se déplacer sans autorisation administrative au préalable.

La fin du séjour à Ndiarndé

Le retentissement durable de son action ainsi que la grande affluence des érudits et personnalités religieuses vers le saint homme durent inquiéter l’administration coloniale.

Les raisons profondes étant le trop grand nombre de ses adeptes et sa résidence en brousse, on lui intima l’ordre de se retirer de Ndiarnde et de choisir une autre résidence entre Dakar et Saint-Louis pourvu qu’elle soit à proximité de la voie ferrée.

L’on sait que l’Administration coloniale usait de plusieurs moyens pour gagner les marabouts locaux. Ce procédé ne donnait pas toujours satisfaction d’où le recours parfois à la force brutale.

Ce fut dans un tel contexte qu’El Hadj Malick SY aurait quitté définitivement Ndiarndé.

Il sera livré à une longue pérégrination le conduisant notamment chez les Lébou où l’environnement politico-social était fort bien empreint de valeurs islamiques. Qui plus est, il s’agissait d’un peuple avec qui le colonisateur traitait avec beaucoup d’égards.

Un bref séjour à Ndakaarou

Avant de se fixer à Tivaouane, sa nouvelle résidence, El Hadj Malick SY, qui aura déjà fait un séjour parmi les Lébou, à Dakar et Rufisque, où il se rendait pour acheter des livres chez les Marocains, pensa à se rendre à la capitale des Lébou, le village de Ndakaaru pour un séjour plus durable.

Le voyage qu’il entreprit, à une date qui se situerait aux environs de 1900, aura été facilité, sinon préparé, par les éléments lébou ayant fait le séminaire de Ndiarndé quelques années auparavant.

Mais ce fut surtout à Ndakaaru que son prosélytisme devait s’exercer de la manière la plus profonde et la plus durable.

Son grade de haut dignitaire dans la hiérarchie tijâne lui assignait certes la mission de diffuser le wird de cette confrérie parmi les Lébou, mais cela n’était qu’une question mineure pour lui, la préoccupation majeure pour laquelle il se consacra à cette tâche, et qui s’inscrivit dans la perspective du séjour au séminaire de Ndiarndé, se résume en ce point figurant dans son plan d’action : purifier les croyances, en consolidant la foi monothéiste des Lébou.

Établissement à Tivaouane

Le prosélytisme de El Hadj Malick SY devait essentiellement se déployer dans deux fronts : Ndiarndé, où il procéda à la formation intellectuelle et spirituelle de ses compagnons de première heure ; et Tivaouane qui, de la date de son installation dans cette ville, au début de ce siècle, jusqu’à sa mort, en 1922, devait, désormais, polariser toute l’action du Marabout pendant ses deux dernières décennies.

Si Ndiarndé apparaît comme le creuset où fusionna l’élite, Tivaouane, de son côté, devait devenir le Centre intellectuel et spirituel par excellence qui accueillit la mise en application et la vulgarisation des enseignements de El Hadj Malick SY au profit des masses surtout. Pour être efficace, l’ultime action du maître devait être articulée à partir d’un point stratégique bien choisi.

La tradition rapporte que c’est sur l’initiative de deux commerçants Lébou originaires du village de Ouakam qu’El Hadj Malick SY, s’est établi à Tivaouane.

Est-il besoin de rappeler, à ce stade, que l’un des facteurs décisifs qui ont le plus contribué à la réussite de la mission de ce saint homme fut sa ferme détermination à conformer son action de tous les jours à l’orthodoxie ou, en d’autres termes, à la Sunna.

Son séjour à Tivaouane allait comprendre deux phases : la première qui s’étend de 1901 à 1912 ; et la seconde de 1912 à 1922, année de sa mort.

Première décennie (1901-1912)

Durant cette période, le marabout sentit la nécessité de tout mettre en œuvre pour la consolidation des acquis de Saint-Louis et de Ndiarndé. Il entendait restructurer son école et poursuivre l’essor et le développement de la Tijâniyya dont il rencontrait les membres, chaque année, à l’occasion de la commémoration du Maouloud.

Retenons également que c’est à Tivaouane que le marabout a eu à commémorer le premier grand Maouloud de cette ville, qui devint ainsi une institution avec l’ampleur qu’on lui connaît depuis. Commémoration qu’il tenait à présider lui-même désormais. Notons cependant que celle de 1922 n’a pu être présidée par lui, étant l’année de sa mort.

Deuxième décennie (1912-1922)

La deuxième période qui coïncida malheureusement avec la première conflagration mondiale, devait constituer la dernière décade de la vie de El Hadj Malick SY.

L’un des mérites de El Hadj Malick aura été, sans conteste, de réussir le maintien, dans ce sillage, de la communauté des fidèles en l’empêchant d’être entraînée, à l’occasion des circonstances de rupture sociale, comme ce fut le cas pour les mouvements extrêmes que connut le monde musulman, le Maghreb, plus proche de nous, mais aussi le Sénégal, dans des situations où l’abandon de soi et le dégoût moral conduisirent inéluctablement au nihilisme.

Alliant, comme son œuvre écrite en constitue l’éloquent témoignage, la rigueur intellectuelle à l’intransigeance pratique, le Maître de Ndiarndé, promoteur d’une alphabétisation continue au milieu des ténèbres résultant du paganisme en rétrécissement et du colonialisme radical entrant en lice, a réussi à laisser un flambeau, sinon une bougie restée allumée. N’eût été le réseau des daara qu’il fit créer, les mosquées qu’il fit édifier et le programme d’éducation intellectuelle et spirituelle qu’il conçut, l’Islam au Sénégal risquerait fort bien d’emboîter le pas aux tendances sectaires et innovatrices. Ces dernières qui trouvèrent un terrain propice au Maghreb, passage obligé de l’Islam vers le Sénégal, bien qu’étant parvenues à dicter quelques attitudes négatives, durent se heurter à l’inébranlable conservatisme positif de El Hadj Malick SY en matière de foi.

Les mesures liées à la guerre — l’interdiction de déplacement, le recrutement de soldats — l’amènent à entreprendre la rédaction de ses deux principaux livres : « Kifaya » et « Ifham », consacrés respectivement à la défense et à l’illustration de la Sharia et de la Tariqa.

Maladie et décès

Au début, de l’année 1922, alors qu’il venait d’achever la rédaction de ces deux ouvrages, la santé du saint homme devenait, avec l’âge et le poids de sa lourde charge, de plus en plus fragile. Et la maladie de courte durée qui allait l’emporter ne dura qu’une vingtaine de jours. Il se plaignait de maux de tête. Ce qu’il ne faisait jamais de peur d’attrister son entourage immédiat.

Quelques trois jours avant qu’il ne quittât ce bas monde, El Hadj Malick SY saisit l’occasion que lui offrit la présence, à côté, de ses grands fils : Ababacar SY et Mansour SY et son disciple Seydou Nourou TALL, pour les inviter à consolider les liens qui les unissaient. En tenant leurs mains dans sa paume, il leur dit « voilà comment je veux que vous soyiez. Efforcez-vous d’être unis ». Ce fut au cours de la matinée du samedi 24 juin 1922, vers 10 heures.

Auparavant, Ababacar SY, son fils aîné, avait fait venir son frère Abdoul Aziz SY, qui se trouvait loin de Tivaouane chez son maître, Serigne Hady TOURE. « À notre arrivée, vers sept heures du matin, rappelle El Hadj Abdoul Aziz SY, Ababacar SY, sortant de la mosquée, accompagné de Seydou Nourou TALL et de Mor Khoudia SY, m’intima l’ordre de me rendre, chaque matin, au chevet de mon père et de réciter la Sourate « Yâ-sîn », ma main droite posée au-dessus de son nombril. Ce que je fis jusqu’au jour même où il quitta ce monde ».

C’est ainsi que le saint homme s’est éteint à l’âge de soixante dix ans. C’était le mardi 27 juin 1922, peu avant la prière du milieu de la journée (Zuhr). Ce jour devenu mémorable pour avoir rempli les cœurs des adeptes de ce Grand Homme, d’une profonde tristesse, finit par être gravé dans la mémoire collective des Sénégalais qui se souviennent encore de l’expression « Mardi de Tivaouane » illustré dans de nombreux thèmes composés à cette occasion.

L’après décès

Ababacar SY, l’aîné de ses enfants, plus connu sous l’appellation de Serigne Babacar ou Khalifa tout court, fut tout désigné pour conduire la mission islamique dont il était investi pour lui succéder à la direction locale de la confrérie en tant que continuateur de l’œuvre de Ndiarndé qu’il fallait parachever, tâche qui constitue un important volet de la charge de ses successeurs.

La solide formation qu’ont reçue ses enfants les a suffisamment bien préparés non seulement à conduire avec merveille les destinées de la confrérie au Sénégal, mais aussi et surtout, à assumer les fonctions d’éminents guides religieux…

Son intransigeance face à toute tentative de saper les bases de la religion musulmane et ses différentes actions dans le sens de consolider l’Islam n’ont d’égales que la profondeur, la beauté, l’élégance et la maîtrise avec lesquelles il maniait la langue arabe comme en témoignent ses nombreux écrits.

CONCLUSION

Tel est l’itinéraire de El Hadj Malick SY, un itinéraire aussi riche en actions appuyées sur une détermination qui a eu le propre de faire disparaître nombre de maux sociaux aura été celle de El Hadj Malick SY. Sa stratégie mérite d’être vulgarisée. C’est un modèle achevé, un exemple universel.

Pr Rawane MBAYE

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