mardi, janvier 27, 2026
AccueilContributionsLES MÉDIAS AU SÉNÉGAL ET LA PROMOTION D’ UNE CULTURE DE...

LES MÉDIAS AU SÉNÉGAL ET LA PROMOTION D’ UNE CULTURE DE PAIX : ENJEUX ET RESPONSABILITÉS

Par Mouhamed Sambe, journaliste.

Longtemps cité en exemple pour son modèle de vivre-ensemble, le Sénégal traverseaujourd’hui une période de fortes tensions dans son espace public. La multiplication desmoyens de communication etd’information, loin de renforcer le dialogue inclusif et pacifique, semble au contraire contribuer à la fragmentation du débat public et à la banalisation dudiscours haineux.Pays de cousinage à plaisanterie, de diversité ethnique, culturelle et religieuse assumée, le Sénégal a bâti sa stabilité sur le dialogue, la tolérance et la médiation sociale. Pourtant,depuis les événements tragiques de mars 2021 survenus dans un contexte politique tendu, le paysage médiatique sénégalais est marqué par une radicalisation des discours, amplifiéepar l’essor de nouveaux médias, notamment la presse en ligne et les plateformes numériques.

Une information de plus en plus émotionnelle

Le constat est largement partagé : la rigueur dans la vérification de l’information s’effrite. La course au clic, à l’audience et au buzz favorise des contenus sensationnalistes, souventdiffusés sans recoupement sérieux des sources. Certaines émissions deviennent de véritables tribunes de discours haineux, soutenues par des titres provocateurs etincendiaires : « Urgent » , « Ça chauffe » , « X détruit Y » , « Y écrase Z » .

Les fibres sensibles de la société sénégalaise – ethniques, religieuses, culturelles – sont ainsi quotidiennement exposées et instrumentalisées. Ni les communautés, ni les valeurs sociales, ni même les guides religieux ne sont épargnés. Ces derniers font parfois l’objet d’attaques verbales violentes, devenant la cible de chroniqueurs ou de figures médiatiques érigées en modèles par certains organes de presse.

Dans ce contexte, le rôle fondamental des médias – informer, éduquer, sensibiliser et divertir – semble relégué au second plan. L’espace politique se transforme progressivement en un foyer de confrontation permanente, où la haine et la discorde menacent la paix sociale et la stabilité nationale.

Quels sont les véritables enjeux pour les médias sénégalais ?

Les défis auxquels font face les médias sénégalais sont à la fois structurels, économiques et éthiques.

Le premier enjeu est celui de l’indépendance économique et éditoriale. Une partiesignificative des groupes de presse appartient à des acteurs politiques ou à des milieux d’affaires. Le risque est réel de voir émerger des « médias de combat » , utilisés comme instruments de règlements de comptes politiques ou idéologiques.Le deuxième enjeu concerne la régulation du numérique. L’explosion des sites d’information en ligne, des lives sur les réseaux sociaux et des web-TV pose un défi majeur à l’éthiquejournalistique, dans un environnement où l’émotion l’emporte souvent sur l’analyse et la responsabilité .

Enfin, l’enjeu le plus crucial demeure la préservation de la cohésion nationale. Dans un pays caractérisé par une forte diversité ethnique et confrérique, la cristallisation des débats surdes bases identitaires ou religieuses constitue une menace directe pour la stabilité du pays.

L’histoire récente rappelle tragiquement le rôle destructeur que peuvent jouer les médias. Le génocide des Tutsis au Rwanda en 1994 en est une illustration dramatique. Des médiasqualifiés de « médias de la haine » , comme la Radio Télévision Libre des Mille Collines(RTLM) ou le journal Kangura, ont activement participé à la déshumanisation des Tutsis,qualifiés d’« Inyenzi » (cafards), et à l’incitation directe à la violence. Cette responsabilitémédiatique a été reconnue et sanctionnée par le Tribunal pénal international pour le Rwanda (TPIR).

Des dérives locales préoccupantes

Au Sénégal, les événements de mars 2021 ont également mis en lumière les dangers de la polarisation médiatique. L’attaque des locaux du Groupe Futur Médias (GFM) par desmanifestants traduisait une perception, dans une partie de l’opinion, d’un média supposé aligné sur le pouvoir.

Cet épisode illustre un fait fondamental : lorsqu’un média perd sa neutralité perçue, il devient une cible et contribue, parfois malgré lui, à l’escalade de la violence.

Les responsabilités des médias sénégalais

Face à cette situation, la responsabilité des médias est à la fois individuelle et collective.

Sur le plan déontologique, le respect strict du Code de la presse sénégalais est non négociable. Cela implique la vérification systématique des sources, le rejet dusensationnalisme et la correction rapide des erreurs.

Les médias ont également la responsabilité de refuser et de combattre les discours dehaine. Cela passe par la modération effective des espaces de commentaires en ligne et par le refus de servir de caisse de résonance à des propos politiques incendiaires.

La responsabilité sociale du journaliste est tout aussi centrale. Informer ne doit pas se faire au détriment de la paix sociale. Une information, même vérifiée, doit être évaluée à l’aune de son impact sur la cohésion nationale.

Enfin, le renforcement de l’autorégulation, notamment à travers le CORED (Conseil pourl’Observation des Règles d’Éthique et de Déontologie), demeure essentiel pour prévenir les dérives sans recourir systématiquement à l’intervention de l’État.

Pour une presse actrice de la culture de paix

Les médias sénégalais disposent néanmoins de leviers puissants pour redevenir des acteurs centraux de la promotion d’une culture de paix.

Le renforcement de l’autorégulation, la mise en place de mécanismes de fact-checking collaboratif, notamment en période électorale, et le développement de l’éducation aux médias et à l’information constituent des réponses concrètes à la désinformation.

Par ailleurs, le recours au journalisme de paix et de solutions permettrait de dépasser la logique du clash permanent. Humaniser les récits, donner la parole aux médiateurs, aux acteurs de terrain et à la majorité silencieuse contribue à apaiser le débat public et àrenforcer l’empathie collective.

En définitive, dans un contexte de tensions sociales et politiques accrues, les médias sénégalais se trouvent à la croisée des chemins. Soit ils cèdent aux logiques depolarisation et de surenchère émotionnelle, au risque de fragiliser durablement lacohésion nationale, soit ils assument pleinement leur rôle historique de sentinelles de la démocratie et de bâtisseurs de paix.

La promotion d’ une culture de paix n’est pas une option : elle constitue uneresponsabilité fondamentale de la presse sénégalaise, au service de la stabilité, du vivre-ensemble et de l’avenir démocratique du pays.

Article précédent
ARTICLES LIÉS

LAISSER UN COMMENTAIRE

S'il vous plaît entrez votre commentaire!
S'il vous plaît entrez votre nom ici

Résoudre : *
15 − 15 =


LES PLUS POPULAIRES

ARCHIVES