« Mbaye ya ñu doy… » Quelques mots, un refrain, et c’est toute une époque qui remonte à la surface. Celle des grandes nuits de Gamou, des dahiras rassemblés dans la ferveur, des disciples suspendus à la parole des maîtres. Et, derrière ce chant dédié à Khalifa Ababacar Sy (RTA), une voix demeure reconnaissable entre mille : celle d’El Hadj Mbaye Dondé Mbaye.
À Tivaouane, son nom est indissociable de la Hadara Malikite. Sa voix puissante, profonde et vibrante a accompagné plusieurs générations de fidèles. Mais s’arrêter à ses qualités vocales serait réducteur. Mbaye Dondé était aussi un homme de savoir, un poète, un orateur et surtout un passeur de spiritualité. Il avait cette capacité rare de transformer le savoir religieux en paroles accessibles, de faire du chant un moyen d’enseignement et de la poésie un espace de transmission.
Né en 1930 à Keur Dieumb, il grandit dans une famille où l’islam et la tradition tidiane occupaient une place centrale. Son père, Mame Alassane Mbaye, était un érudit et moukhadam de Seydi El Hadji Malick Sy. Son frère, Baye Ndiassé Mbaye, était lui aussi engagé dans la voie. Le jeune Mbaye Dondé évolue ainsi dans un univers où le savoir religieux, la piété et la transmission constituent le quotidien.Très tôt, sa voix attire l’attention. Une voix ample, grave, capable de porter loin sans artifices. Ceux qui l’ont connu évoquent une présence vocale exceptionnelle. « Pas besoin d’orchestre, donnez-lui un micro et tendez l’oreille », rapporte Aliou Sow, membre du comité d’organisation du COSKAS. La formule dit beaucoup de l’homme : chez Mbaye Dondé, la voix suffisait presque à créer l’atmosphère.
Son parcours prend un tournant décisif à Tivaouane.
Lors d’une visite auprès de Serigne Babacar Sy, après avoir animé un cercle religieux, il est appelé par le marabout. Celui-ci lui adresse une phrase devenue emblématique : « Un enfant ne doit pas s’éloigner des seins de sa mère. »Mbaye Dondé comprend le message. Il décide de s’installer à Tivaouane, auprès de celui qui deviendra son guide. Dès lors, son existence se confond davantage avec la vie spirituelle de la cité de Maodo.
Il devient le chanteur attitré de Serigne Babacar Sy et met sa voix au service de la transmission. Mais il ne chante pas uniquement pour magnifier les figures religieuses. Son répertoire est nourri des enseignements de Seydi El Hadji Malick Sy, de Khalifa Ababacar Sy et des moukhadams de l’école de Tivaouane. Il évoque les grandes figures de la Tarikha, les valeurs de la spiritualité islamique et certains épisodes majeurs de la vie du Prophète Muhammad (PSL).
Sa force réside alors dans sa capacité à faire passer ces enseignements par une langue, une mélodie et une émotion accessibles au plus grand nombre.Le chant devient pédagogie, la poésie devient transmission, la voix devient un lien entre les maîtres et les disciples.« Mbaye ya ñu doy » résume à lui seul cette vocation. Dédié à Khalifa Ababacar Sy, le poème a traversé les décennies et demeure associé à la mémoire de son auteur. Lorsque Mbaye Dondé l’entonnait, les fidèles ne se contentaient pas d’écouter. Ils reprenaient les refrains, faisant du chant une œuvre collective.Un souvenir rapporté par Majib Sène illustre cette puissance de communion. Lors d’un Gamou à Ndande, dans une époque où les nuits religieuses étaient éclairées par des lampes pétromax et le clair de lune, Mbaye Dondé prend place devant une assemblée installée sur des nattes. Sa voix s’élève dans la nuit. Elle monte, descend, se fait douce puis puissante. Ses gestes accompagnent les paroles. Peu à peu, les fidèles entrent dans le chant.L’homme ne chante plus seul, toute l’assemblée chante avec lui.C’est là que se révèle peut-être le véritable génie de Mbaye Dondé. Il savait faire du chant religieux autre chose qu’une performance. Il en faisait un moment de communion, de rappel et de mémoire.Derrière cette voix se trouvait également une plume. Mbaye Dondé était un poète et un homme de culture. Il connaissait les textes, les enseignements et les figures qui ont façonné l’école religieuse de Tivaouane. Ses compositions étaient nourries de cette littérature spirituelle et de cette tradition orale qui permet, de génération en génération, de conserver les enseignements des anciens.Il fut ainsi l’un de ces hommes qui ont contribué à rapprocher le savoir des fidèles. Dans un contexte où les textes religieux étaient souvent réservés aux lettrés maîtrisant l’arabe, il faisait entendre leur substance en wolof, avec des mots simples, une poésie travaillée et une voix capable de toucher directement les cœurs.
Le 16 octobre 2000, Mbaye Dondé Mbaye est rappelé à Dieu.
La voix se tait mais l’héritage demeure. Ses chants continuent d’être repris dans les dahiras. Son fils, Doudou Kendè Mbaye, s’inscrit dans cette continuité et contribue à maintenir vivant un patrimoine familial et religieux. Les archives sonores permettent également aux nouvelles générations de découvrir celui que les anciens ont connu comme l’une des grandes voix de Tivaouane.
Plus qu’un chanteur, Mbaye Dondé fut donc un homme de transmission.Il a chanté les maîtres, mais surtout leur message. Il a célébré les figures de la Tarikha, mais aussi les valeurs qu’elles incarnaient. Il a utilisé sa voix comme d’autres utilisent une plume : pour raconter, enseigner et conserver la mémoire.
Et peut-être est-ce pour cela que « Mbaye ya ñu doy » continue de résonner, parce qu’au-delà du refrain, il y a une mémoire. Au-delà de la mélodie, il y a un enseignement et derrière la voix, il y a un homme qui avait compris que le plus beau destin d’un talent est parfois de se mettre au service d’une œuvre qui le dépasse.
El Hadj Mbaye Dondé Mbaye nous a quittés il y a vingt-six ans. Pourtant, à chaque fois que sa voix revient dans un vieux refrain, à chaque fois qu’un fidèle reprend ses paroles, à chaque fois que « Mbaye ya ñu doy » traverse une assemblée, il semble nous rappeler une chose : la voix d’un homme peut s’éteindre, mais la parole qu’elle a portée peut continuer de vivre
Source: rts.sn

