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Être « pauvre en Dieu » : le cheminement mystique dans la poésie d’El Hadji Malick Sy (Par Dr Seydi Diamil Niane)

El Hadji Malick Sy est un soufi qui a fait parler son talent poétique pour tracer la voie d’un cheminement initiatique ancré dans la tradition mystique sunnite. En effet, à travers sa poésie, le fondateur de la Zawiya de Tivaouane a laissé les traces d’un long cheminement intérieur qui passe du renoncement au monde, à la crainte révérentielle, avant d’arpenter le chemin de l’espérance et de la pauvreté en Dieu, l’étape ultime du cheminement initiatique dans la perspective malikienne.

Une poésie habitée par la spiritualité

Si l’on veut vraiment comprendre l’âme mystique d’El Hadji Malick Sy, c’est dans sa poésie qu’il faut creuser davantage que dans ses écrits en prose. En ce sens, il convient de rappeler qu’au-delà de sa réputation de savant rigoureux et de pédagogue exigeant, le fondateur de la Zawiya de Tivaouane a laissé une œuvre poétique dense, traversée par les grands thèmes du soufisme classique. Cette poésie malikienne est fortement imprégnée de la spiritualité sunnite, avec ses différentes étapes que le mystique doit parcourir sur le chemin menant à la Présence divine.

Se souvenir de la mort pour se détacher du monde

Dans la poésie de Maodo, la première de ces étapes est l’ascèse, al-zuhd : ce détachement intérieur à l’égard des plaisirs et des possessions de ce bas monde. Pour El Hadji Malick Sy, cette ascèse commence par une discipline simple mais exigeante : se souvenir sans cesse de la mort. C’est en ce sens que, dans son poème Zajr al-qulûb, il interpelle directement le croyant distrait par les futilités de l’existence :

« Je te vois oublier la mort et pourtant celle-ci est

une source dans laquelle tout le monde devra puiser ».

file la même image dans le même poème, comparant la vie d’ici-bas à une maison d’hôte que l’on n’habite que provisoirement :

« Ô bâtisseur d’une maison d’hôte :

ne sais-tu donc pas que la mort est proche ?

[…] Considère-toi comme étant parmi les morts

Détourne-toi de la vie et tourne-toi vers Dieu ».

Plus loin, sa plume se fait presque rude pour mieux détourner le disciple de l’attachement matériel : il compare le monde à une charogne dont il faut se méfier comme des chiens qui s’en disputent les restes. L’amour de la vie devient, sous sa plume, « le plus grand des péchés ». Pour progresser sur cette voie, Maodo prescrit quatre disciplines qu’il présente comme les piliers d’une véritable maison spirituelle : « la faim, le silence, la solitude et les veillées nocturnes ». 

Sans ces piliers, écrit-il, « la maison, sans piliers, ne saurait tenir ».

Entre crainte et espérance

Deux sentiments, en apparence contradictoires mais en réalité complémentaires, occupent une place centrale dans la spiritualité de Maodo et dans sa poésie : la crainte (khawf) et l’espérance (rajâ’). Dans son poème Falâ budda, il exprime d’abord, avec une sincérité déchirante, l’angoisse du croyant conscient de ses propres égarements :

« La vie passe, les jours avec et je suis homme de péché

L’oiseau de la séparation a annoncé mon départ prochain !

[…] Hélas, je suis prisonnier de mon ego et de ma passion !

La vie s’en va ; si seulement je pouvais la faire revenir en arrière

Je réparerais ainsi les défauts de mes moments d’égarement ! »

Mais cette crainte n’est jamais un point d’arrêt : elle débouche toujours, chez El Hadji Malick Sy, sur l’espérance en la miséricorde divine. Dans le même poème, il écrit :

« Cependant, j’espère bénéficier de la rencontre de mon Seigneur

Sinon, je serais damné éternellement.

Tous mes espoirs, autres que Toi, furent des déceptions !

Toutes les portes me sont fermées sauf la Tienne ! »

Ce mouvement de balancier entre la crainte du jugement et la confiance en la clémence de Dieu structure une bonne partie de sa production poétique et rejoint une tradition mystique bien plus ancienne, celle des grands maîtres soufis du Moyen Âge musulman, comme al-Qushayrî ou al-Hujwîrî.

La satisfaction face au décret divin

Vient ensuite une étape encore plus haute dans l’itinéraire spirituel : le ridâ, la satisfaction totale à l’égard de tout ce que Dieu décrète, qu’il s’agisse de joie ou d’épreuve. Pour le maître de Tivaouane, refuser d’accepter le destin revient à s’exposer à la colère divine. Voilà qu’il écrit dans un autre vers :

« Malheur et perdition sur le cheminant sur la voie de l’Unicité

 qui ne se satisfait pas du décret divin ».

Dans un autre poème, il va jusqu’à demander à Dieu la force d’accepter même les épreuves les plus douloureuses et de l’ancrer ainsi dans la station mystique de la satisfaction :

« Seigneur, à ton décret je ne peux point échapper

Offre-moi le don d’être satisfait de Tes sentences les plus douloureuses ».

« Le pauvre en Dieu » : l’étape ultime du cheminement malikien

L’ultime station explorée par El Hadji Malick Sy dans son œuvre poétique est celle de la pauvreté spirituelle, le faqrAl-faqr est une notion centrale dans la doctrine tijane, où elle est comptée parmi les plus grands trésors du cœur. Loin d’être un simple dénuement matériel, cette pauvreté-là est une richesse intérieure :elle consiste à reconnaître sa totale dépendance envers Dieu, et à ne plus rien attendre que de Lui seul.

C’est ainsi qu’El Hadji Malick Sy aimait se présenter, dans nombre de ses poèmes, comme « le pauvre en Dieu » (al-faqîr), avant même de signer de son nom. On retrouve cette formule dès l’ouverture de plusieurs de ses poèmes, comme dans ce vers de Qantarat al-murîd :

« Le pauvre en Dieu, fils de ʿUthmân, qui espère

le soutien du Seigneur-protecteur, dit… ».

Dans un autre poème, Yâ kâshif al-dâʾ, il pousse plus loin cette posture d’humilité radicale devant le Très-Généreux : « Dans Ton Livre, Seigneur, il est dit :

certes l’aumône est destinée aux pauvres.

Me voilà ; je suis un pauvre, nécessiteux et usé

qui, dans la réalisation de ses vœux, n’a besoin que de Toi ».

El Hadji Malick Sy : Sufi in the New Colonial Order

Au terme de ce parcours à travers l’ascèse, la crainte, l’espérance, la satisfaction et la pauvreté spirituelle, une évidence s’impose : réduire El Hadji Malick Sy à son seul rôle de pédagogue et de bâtisseur d’écoles, c’est passer à côté de l’essentiel. Sa poésie révèle un mystique accompli, pleinement inscrit dans la grande tradition soufie sunnite, et habité par une expérience spirituelle intense de la présence divine.

C’est pourquoi nous proposons, en écho à la célèbre formule de l’historien David Robinson, qui voyait en Maodo un « Teacher in the New Colonial Order », de le rebaptiser, avec tout autant de justesse : Sufi in the New Colonial Order. Robinson a mis en évidence le côté pédagogique de Maodo, il nous revient maintenant de montrer au monde le grand soufi qu’était le maître de Tivaouane, en étudiant sa poésie.

Dr Seydi Diamil Niane

Chargé de recherche en islamologie

Institut fondamental d’Afrique noire

Université Cheikh Anta Diop de Dakar

Email : seydidiamil.niane@ucad.edu.sn

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