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Degré de compatibilité entre la Loi révélée (la Sharia) et la Vérité spirituelle (la Haqiqa) dans la pensée du Cheikh El Hadj Malick Sy (que Dieu l’agrée)

Par Cheikh Tidiane Gaye, Inspecteur de l’Éducation arabe au Ministère de l’Éducation Nationale du Sénégal

Louange à Dieu qui a déposé les subtilités de Ses connaissances dans les cœurs des gnostiques (les connaissants), qui a élu par Sa grâce, pour Sa présence, ceux qu’Il a voulu parmi les attirés (al-majdoubin), et qui a guidé par Sa générosité vers Sa proximité ceux qui se sont repentis parmi les cheminants (al-salikin). Que Ses prières et Son salut soient sur le détenteur de la Loi et de la preuve manifeste, la source de la Vérité et de la gnose, notre maître Muhammad, ainsi que sur sa famille et ses compagnons bien-guidés, et sur tous ceux qui ont emboîté le pas sur leurs traces avec excellence jusqu’au Jour du Jugement dernier.

Ceci dit, parler de notre maître le Cheikh El Hadj Malick Sy, que Dieu l’agrée, ce grand soufi tijane, sous ce titre crucial, est une tâche extrêmement difficile, pour ne pas dire impossible. En effet, cette apparente dualité dans le titre (la Loi et la Vérité) n’est point divisée de la sorte, ni dans le soufisme islamique authentique en général, ni dans le soufisme tijane en particulier. Pour le Cheikh El Hadj Malick, elles constituent en réalité les deux faces d’une même médaille, indissociables sans dommage. Car la Sharia est une soumission extérieure qui ne s’accomplit qu’à travers la soumission intérieure, laquelle est la Haqiqa. Ainsi, la première sans la seconde n’est que pur hypocrisie ou simple apparence, et la seconde sans la première n’est qu’un berceau sans enfant ou un simple souffle dans la cendre. Elles représentent l’adoration et le beau comportement dans leurs sens les plus larges, à travers l’éducation de l’âme humaine et l’élévation de l’humanité de l’homme. La Sharia est donc l’œuvre des membres du corps, et la Haqiqa est l’œuvre des cœurs.

Le Cheikh Abd al-Karim al-Qushayri, que Dieu le Très-Haut lui fasse miséricorde, dit dans son épître célèbre sur la jurisprudence du soufisme : « La Sharia est l’injonction d’observer la servitude, et la Haqiqa est la contemplation de la Seigneurie. Toute Sharia non soutenue par la Haqiqa est une injonction inacceptable, et toute Haqiqa non circonscrite par la Sharia est une affaire stérile. » Et Abû Ali al-Daqqâq, que Dieu le Très-Haut lui fasse miséricorde, dit : « C’est Toi seul que nous adorons (ceci) est la préservation de la Sharia, et c’est Toi seul dont nous implorons le secours est la reconnaissance de la Haqiqa. »

Par conséquent, il est impossible de les séparer, si ce n’est par ceux qui ignorent le soufisme — quand bien même ils le prétendraient, les imposteurs étant nombreux dans chaque art et science —, ou par ceux qui le comprennent d’une certaine manière tout en s’écartant délibérément du droit chemin, séduisant les naïfs en justifiant leurs déviations par ce qu’ils appellent la « Vérité ».

Le Cheikh El Hadj Malick Sy, que Dieu le Très-Haut l’agrée, fut un sommet extrêmement élevé dans l’incarnation de cette fusion nécessaire et réelle entre la Sharia et la Haqiqa, au point de devenir un véritable symbole de ces deux notions, au point que nul ne le voyait sans qu’elles ne se représentent à son esprit en une seule image indivisible.

Telle est notre compréhension de la Sharia et de la Haqiqa, et c’est ce qu’ont affirmé les maîtres authentiques de ces deux voies dans leurs ouvrages. Telle est notre opinion et notre vision de notre maître El Hadj Malick, que Dieu le Très-Haut l’agrée. Quoi qu’il en soit, l’utilité de cette conférence réside dans l’évocation de cet éminent cheikh, à la lumière de cette compréhension pénétrante, à travers trois aspects fondamentaux :

  1. Le Cheikh El Hadj Malick et l’absence de dualité entre la Sharia et la Haqiqa dans son comportement quotidien.
  2. La pensée publiée consistant à ne pas séparer les deux notions.
  3. L’incarnation de la pensée soufie tijane chez ses disciples et adeptes.

Premièrement : L’absence de dualité entre la Sharia et la Haqiqa dans le comportement quotidien du Cheikh El Hadj Malick

L’histoire — qui est généralement un juge équitable — ne nous a rapporté de notre maître El Hadj Malick que d’abondants bienfaits, et nous ne lui connaissons aucune exception à cette règle, pas même de la part de ses ennemis déclarés ou cachés. Il n’y a eu de sa part qu’un suivi total, conscient et rigoureux de la noble Sounna mohammadienne et un comportement شرعي (char’i) global et constant.

On raconte qu’il répétait souvent un hémistiche d’Ibn Malik, dans sa Alfiyya, au chapitre du sujet (mubtada’) et de l’attribut (khabar) : Nous n’avons d’autre choix que de suivre Ahmad… Alors que le grammairien parle de la restriction de l’attribut, le soufi, ici, parle de l’attachement à la Sounna. Et les soufis ont eu maintes et maintes fois recours aux règles grammaticales.

Le Cheikh Abbas Sall al-Tijani, que Dieu le Très-Haut les agrée tous les deux, l’a décrit dans son admirable et long poème wolof intitulé Kitab Dalil al-Sidq ila Tariq al-Haqq (Le livre de la preuve de la véracité vers le chemin de la vérité), lorsqu’il a évoqué les maîtres gnostiques de Dieu qui ont été directement imprégnés par la Tijaniyya et qui ont à leur tour imprégné les autres de l’empreinte tijane. Il en a mentionné un grand nombre dans un poème dont la traduction approximative de ces vers est la suivante :

  1. Il est le cheikh des cheikhs et le savant des savants, célèbre pour son suivi de la Sounna, respecté par les grands hommes.
  2. C’est lui qui a illuminé le Sénégal et l’a rempli de sciences et d’hommes.
  3. Dans n’importe quelle région du Sénégal, tu constateras que ses disciples sont ceux qui font revivre la religion de Dieu et qu’ils sont les plus savants à son sujet.
  4. Il est le fils d’Ousman, qui a accompli le pèlerinage puis est revenu avec tout bien et toute grâce.
  5. Il lui suffit pour unique fierté que quiconque suit la Sounna dans ce pays soit issu de ses disciples ou des disciples de ses disciples.
  6. Si tu désires le connaître davantage, il te faut étudier Khôlasat al-Dhahab, Ifhâm al-Mounkir al-Jâni et Kifâyat al-Râghibîn.

Ces six vers constituent un portrait fidèle de ce cheikh dont nous parlons aujourd’hui dans ses multiples dimensions.

Le Cheikh Ibrahim Sakhô, que Dieu le Très-Haut l’agrée, résumait cette parfaite harmonie entre la Sharia et la Haqiqa chez cet éminent cheikh en deux mots : « El Hadj Malick est le saint instruit (al-wali al-muta’allim) ; la sainteté (wilaya) est donc la Haqiqa, et l’instruction (ta’alloum) est la Sharia. Réunir les deux, c’est le soufisme authentique, qui est la Tijaniyya. »

Ceci contient une allusion explicite au sens du hadith : « Mon serviteur ne se rapproche de rien qui m’est plus cher que ce que je lui ai prescrit. Et mon serviteur ne cesse de se rapprocher de moi par les surérogations jusqu’à ce que je l’aime. Lorsque je l’aime, je suis son ouïe avec laquelle il entend, sa vue avec laquelle il voit, sa main avec laquelle il saisit, et son pied avec lequel il marche. S’il me demande, je l’exaucerai, et s’il cherche refuge auprès de moi, je le lui accorderai. » Cet état d’être bien-aimé de Dieu est le summum recherché par la communauté.

Dans ce rapprochement avec Dieu s’exerce une maîtrise de l’univers dans l’harmonie et la concorde : on trouve ainsi la mosquée, la tablette coranique, le livre, le chapelet et le tapis de prière, aux côtés du verger, de la charrue, du cheval, de l’âne, du commerce en voyage et en résidence, de l’enseignement, du maintien des liens de parenté, et de la coopération avec les frères, les voisins et les étrangers dans la piété et la bienfaisance, par le biais des visites, des cadeaux et de la préservation d’autrui contre tout mal, en application du hadith : « œuvre pour ton bas-monde comme si tu devais vivre éternellement, et œuvre pour ton au-delà comme si tu devais mourir demain. »

La première partie du hadith relève de la Sharia, et la dernière relève de la Haqiqa ; l’union des deux constitue le soufisme authentique. C’est pourquoi leur poète a dit en décrivant cette fusion nécessaire :

Ô propriétaire du palais, quel magnifique palais et quelle admirable vallée !

Maison de présence où résident, si tu le veux, le citadin et le nomade,

Tu y trouves les navires et les autruches immobiles,

Ainsi que le poisson, le varan, le marin et le guide.

Combien ces deux vers s’appliquent parfaitement à notre cheikh El Hadj Malick dans sa vie quotidienne et comportementale ! Telle est notre vision de lui, fondée sur les informations parvenues jusqu’à nous par des sources dignes de foi, et nous ne connaissons rien d’autre.

Lorsque le Cheikh le Calife Abou Bakr Sy, que Dieu les agrée tous les deux, a parlé de lui dans sa préface (taqrid) de l’ouvrage Ifhâm al-Mounkir al-Jâni, il l’a qualifié ainsi : « Le cheikh, le faqih, le savant éminent, le lettré profond, l’auteur de la revision et de l’édition rigoureuse, l’océan de la Sharia et de la Haqiqa, l’étendard de la Tariqa, le rassembleur de ses allusions et de ses expressions. »

Le terme le plus éloquent de ce passage est sans doute l’expression « l’océan de la Sharia et de la Haqiqa » au singulier (bahr), signifiant l’absence de conjonction avec un second océan. Il a ensuite poursuivi dans le poème qui clôt cette préface :

La Voie de la vérité est le tronc de la Loi sacrée, fondée

Par la main de la Prophétie, source de munificence et de générosité.

Deuxièmement : La pensée du Cheikh El Hadj Malick consistant à ne pas séparer la Sharia de la Haqiqa

Ce qu’a affirmé le Cheikh Abou Bakr Sy est précisément ce que l’on retrouve dans les chapitres 3 et 4 de son livre Ifhâm al-Mounkir al-Jâni, où il insiste fortement sur le suivi de la Sounna et l’attachement à celle-ci. Il y rapporte ces propos du Cheikh Zarrûq : « L’éducation par la simple terminologie s’est élevée [a disparu], et il ne subsiste que l’apport par la ferme résolution (himma) et l’état spirituel (hâl). Accrochez-vous donc au Livre et à la Sounna, sans ajout ni retranchement. Cela s’applique à la relation avec le Vrai, avec l’âme et avec les créatures. »

Concernant la relation avec le Vrai (Dieu), elle repose sur trois piliers : l’accomplissement des obligations, l’évitement des interdits, et la soumission aux décrets divins.

Concernant la relation avec l’âme, elle repose sur trois piliers : l’équité dans le droit, le refus de flatter ses penchants, et la mise en garde contre ses excès dans l’acquisition et le refus, l’empressement et le retrait.

Concernant la relation avec les créatures, elle consiste à s’acquitter de leurs droits, à se contenter de ce qui est entre leurs mains, et à fuir ce qui altère leurs cœurs, excepté dans le cadre d’un droit obligatoire incontournable.

Cependant, la question apparaît encore plus clairement lorsqu’il expose les cinq conditions de l’éducateur (murabbi) :

  1. La connaissance des attributs de Dieu le Très-Haut.
  2. La connaissance des jugements de Dieu le Très-Haut.
  3. Le respect des limites de Dieu en étant attaché à la Sounna du Messager de Dieu (que la paix et les bénédictions de Dieu soient sur lui) et à ses paroles.
  4. Le conseil bienveillant envers les serviteurs de Dieu le Très-Haut.
  5. Le soutien de la religion de Dieu le Très-Haut.

Il est en accord avec le Cheikh Ibn Qayyim al-Jawziyya dans sa critique des ignorants parmi les soufis, et il rapporte de lui dans son ouvrage Ighâthat al-Lahfân une mise en garde contre ceux qui s’imaginent qu’il existe, au-delà de la science, un chemin pour éduquer les âmes, les purifier et les polir — un chemin qu’ils auraient emprunté pour accéder à la vision directe par le dévoilement (kashf). Lorsque des personnes attachées au Livre et à la Sounna leur font des reproches, ils rétorquent : « Vous possédez la science extérieure, et nous possédons le dévoilement intérieur ; à vous l’apparence de la Sharia, et à nous la réalité de la Haqiqa ; à vous l’enveloppe, et à nous la pulpe », et autres discours corrompus (Kifâyat al-Râghibîn, Chapitre 1).

Il dit également dans Khôlasat al-Dhahab, illustrant l’idée du suivi de la Sounna :

Nulle utilité dans l’amour sans l’œuvre…

Suis la Sounna de l’Élu, tu en retireras le gain.

Le Coran est la balance par laquelle tu connais…

Ce que tu as amassé en termes d’aspirations et de tourments.

J’estime que si le Cheikh El Hadj Malick n’avait prononcé que ces deux vers, cela aurait amplement suffi à clarifier l’idée d’une parfaite harmonie entre la Sharia et la Haqiqa, dans une concorde totale et sans pareille. Ajoutons à cela ses propos formulés en conclusion de Kifâyat al-Râghibîn :

Et tout aspect intérieur non conforme à notre Loi…

Écris-le avec un lâm et non un nûn, tel un esprit avisé [faisant allusion au mot lâm signifiant le rejet ou l’interdiction].

Troisièmement : L’incarnation de la pensée du soufi tijane chez ses disciples et adeptes

Si le Cheikh El Hadj Malick, que Dieu l’agrée, n’a pas innové par rapport à ses prédécesseurs en matière de théorisation de la fusion pure entre l’externe et l’interne, ou entre la Sharia et la Haqiqa conçues comme les deux faces d’une même médaille, il s’est en revanche distingué en disséminant ces modèles parfaits dans des zones sensibles à travers tout le pays.

Ses disciples, qu’il a éduqués selon cette haute éducation spirituelle à Ndiarème, à Coki ou entre ces localités et Tivaouane la bien-gardée, étaient tous de sublimes tribunes de la Sounna, à l’image de leur maître. En d’autres termes, chacun de ses représentants (muqaddam) incarnait un autre Malick, disséminant de multiples personnalités au sein d’une seule et unique personnalité.

La nouveauté ici réside dans le fait qu’il en avait pleine conscience et qu’il sentait qu’il lui incombait de répartir ses propres facettes à travers la patrie qu’il aimait libérer des griffes du colonialisme, des serres de la souillure et des dents de l’innovation blâmable (bid’a) et des superstitions.

Ainsi, il n’était aucune région habitée au Sénégal où il n’eût envoyé un guide qui fût un phare dans la science, un flambeau dans la Sounna et une montagne dans la compréhension et la piété. Citons à titre d’exemples non exhaustifs :

  • Le Cheikh Tapsir Sakhô à Rufisque ;
  • Le Cheikh Tapsir Diop à Bargny ;
  • Le Cheikh Rouhan Goum à Mpal ;
  • Le Cheikh Ali Ba à Guet Ndar ;
  • Le Cheikh Myoro Sall à Ndiékène ;
  • Le Cheikh Bara Guèye à Niomré ;
  • Le Cheikh Moudou Samb à Touba Mbadji ;
  • Le Cheikh Mouhammadou Hady Touré au cœur du Djolof, à Fass Touré ;
  • Sans oublier ses proches parents dans le Djolof, à Salémata et à Ouol ;
  • Ainsi que ses nobles enfants qui l’ont supplée avec compétence pour porter les charges de la Voie samadienne, soutenus en cela par ses filles qu’il avait mariées à ces militants sincères.

Sa confiance en eux était telle qu’il disait aux habitants de ces régions lorsqu’ils venaient le visiter : « Contentez-vous de votre représentant [un tel] », car il mesurait la valeur de ses délégués et connaissait l’immensité de leur loyauté envers lui.

Cette décentralisation religieuse a propagé la religion islamique en général au Sénégal, et la Voie tijane en particulier. Elle constitue incontisablement l’un des facteurs majeurs de la force de la Tariqa et des motifs de son expansion.

Conclusion

Enfin, une question essentielle s’impose : que serions-nous devenus si El Hadj Malick n’avait pas existé dans ce pays ? Et s’il n’avait pas éduqué ses disciples à la concorde pratique entre la Sharia et la Haqiqa ?!

Nous serions soit des ignorants aimant Dieu et Son Messager sans savoir comment les appliquer — or, l’ignorance est l’ennemie de la religiosité —, soit de prétendus instruits incapables de concilier ce qu’ils ont étudié et ce qu’ils pratiquent. Et combien de fois l’individu égaré a-t-il faussement interprété ses transgressions au nom de la « Vérité » !

Cette fusion consciente, dans le comportement quotidien, entre les deux composantes de la connaissance est l’islam authentique, et c’est la Tijaniyya véritable. C’est pour cela que toutes les régions sénégalaises expriment leur gratitude à El Hadj Malick, lui qui les a sauvées du fardeau des adorateurs ignorants — et ils sont nombreux — et de la tyrannie des instruits dévoyés — et ils sont encore plus nombreux.

Que Dieu le récompensé par la meilleure des rétributions en notre nom, au nom de l’Islam et de la Tijaniyya, qu’Il illumine le pays de Sa lumière et qu’Il nous fasse profiter de sa bénédiction. Âmin.

Que la paix, la miséricorde de Dieu et Ses bénédictions soient sur vous.

Cheikh Tijani Gaye

2002 / Louga, 15 mai

( Traduit de l’arabe)

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